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 Alegranza, tome deux, chapitre trois (2. Le piano d'Esther)

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Ned Leztneik

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MessageSujet: Alegranza, tome deux, chapitre trois (2. Le piano d'Esther)   Sam 11 Aoû - 22:57

Edit ISIL
J'ai mis en ligne ce chapitre, où l'on retrouve les principaux
personnages du tome un, qui sortira bientôt (isbn attribué), et son
titre permet d'imaginer un peu la suite.

Comme pour le tome un,
cela se déroule sur différents plans, mais je ne vais pas reposter ici
tout le synopsis ni la note de l'auteur du tome un. Les curieux les
trouveront sur fb, et pour le tome deux, note de l'auteur et synopsis
seront mis en ligne ici et sur fb (accessible par "site web" ci-dessous)
à la sortie du un.

C'est un roman, il n'est pas achevé, mais j'ai posté dans "textes/romances", qui s'y prête bien, cet extrait.


_____________________________________________________________________________________

**********
PREMICES
**********

Judith avait évoqué à plusieurs reprises l'idée d'un voyage en Belgique. Elle parlait de
plus en plus souvent de peinture flamande avec Emi, qui n'y accordait qu'un intérêt
relatif. C'est à l'occasion d'une exposition qu'elle lui annonça qu'elle allait
s'absenter quelques jours pour, selon elle, aller apprécier dans leur pays d'origine ces
artistes dont les tableaux lui apportaient beaucoup de sérénité. Sans oublier un
balladeur, avait elle précisé, laissant entendre que ces deux formes d'Art se
conciliaient parfaitement, et qu'elle se réjouissait par avance de contempler des
chefs-d'oeuvre en écoutant une musique qu'elle aurait choisie.

Cette idée subite étonna son mari, qui s'était habitué au caractère de plus en plus
fantasque qu'elle montrait à l'extérieur de chez eux, et, curieux de nature, il
l'encouragea à effectuer le déplacement, arguant qu'il saurait se débrouiller sans elle
pendant son absence.

Elle avait décidé de partir plusieurs jours, en lui disant qu'elle souhaitait accomplir
seule son périple, et prit, un lundi matin, un train qui lui permit de rejoindre Bruxelles
en fin de matinée. Après trois jours dans la capitale belge consacrés exclusivement à la
visite des musées, elle s'accorda une matinée de shopping avant de regagner son hotel, puis
elle appela son mari, pour lui dire qu'elle rentrerait en fin de semaine, mais en prenant
le temps de visiter un peu le Pays.

Elle avait réservé pour cela un excursion touristique de trois jours, qui lui permirent
de découvrir les villes belges, ainsi qu'un petit village, où un arrêt avait été prévu,
dans le Brabant wallon, du nom de Court-Saint-Etienne, situé à une trentaine de
kilomètres de la capitale.

- J'ignore s'il y a parmi vous des amateurs d'art funéraire, avait dit le guide, mais
dans tous les cas, je vous recommande de passer par le cimetière, il y a là un mausolée
exceptionnel et classé. Ces informations réveillèrent l'intérêt de Judith, qui ne tarda
pas à se rendre en direction de la nécropole, où elle découvrit un momument dépassant
l'entendement pour un tel lieu.

Son imagination la porta ailleurs, sur une île, allongée sur une plage au pied d'un
phare, avec une mer calme qui se retirait en petites vagues, accompagnée du chant des
oiseaux de mer, l'esprit en paix.

Plusieurs colonnes sculptées, supportant une dalle elle-même ouvragée, surmontée d'une
coupole reposant sur quatre colonnes plus petites, composaient l'essentiel du monument
qui offrait un violent contraste avec les tombes ordinaires alentour. En s'approchant,
elle vit de nombreux symboles gravés à l'or, ainsi que des inscriptions, en plusieurs
langues, qu'elle ne connaissait pas toutes. Elle admira longtemps l'endroit, sans se
rendre compte que la fin de l'étape approchait, et le guide dut la chercher pour lui
faire reprendre place dans le bus.

- Vous connaissiez cette personne, demanda-t-il

- Non, mais je trouve cet endroit extraordinaire, il m'a captivé, et j'ai pris de
nombreuses photos. C'est vraiment quelque chose hors du commun.

En repartant, une idée encore confuse germa en elle. Elle se prit à visualiser ce qu'elle
voulait réaliser à son retour.

**********

Denis avait exprimé à plusieurs reprises l'idée de revoir ses anciens collègues
d'Arts-Graphiques, et rencontrer également les membres de l'association théâtrale dont
ils n'avaient plus de nouvelles. Il prétexta la mise à jour du programme de la régie
lumière pour parvenir à ses fins, mais Emi ne se laissa pas prendre au jeu.

- Moi aussi, j'ai envie de les revoir, et cela nous fera du bien à tous les deux de nous
éloigner de la capitale quelques jours, dit-elle.

- Je pensais également rendre visite à tes parents, pour leur annoncer notre mariage et
les inviter, ma chérie. Tu n'as pas changé d'avis ?

- Comment peux-tu me poser cette question, c'est ce que j'ai toujours souhaité. C'est un
peu comme une nuit qui s'achève, pour moi, pour retrouver la clarté du matin sachant que
de nouvelles expériences m'enseigneront ce que j'ignore encore. Ne crois-tu pas que c'est
aussi cela, la vie, savoir se remettre en cause, en n'étant pas certain que ce que l'on a
appris la veille est vrai, et qu'il faut se poser la question s'il faut passer par
l'obscurité pour retrouver la lumière ?

Emi n'avait jamais abordé ce genre de discussion avec lui, et Denis se sentait perplexe.
La justesse de ces propos l'ébranla, et il ne put s'empêcher de penser à son propre
parcours, comparant la vie qu'il avait partagé avec Marie à une première journée,
l'attentat jusqu'à la sortie de son coma à la nuit, et enfin cette nouvelle lumière qu'il
entrevoyait sous la forme de leur prochain mariage, chacun d'eux portant en soi une part
infime de ce futur lever de soleil, à une autre journée.

Il pensa aussitôt à un crépuscule, cette période inavouable qui l'avait conduit à vouloir
se venger de Samy, et se demanda qui il était pour s'être accordé le droit d'avoir agi ainsi.
Il chassa rapidement de son esprit cette idée qui l'incommodait, avant de lui proposer
d'effectuer les réservations pour leur périple.

- Que dirais-tu de partir à la fin du mois d'avril, demanda-t-il, ainsi nous pourrons
annoncer à tous notre union.

- J'ai aussi envie de revoir tout le monde, dit-elle encore, et tu m'as parlé parfois des
gens avec qui tu avais travaillé ... J'ai maintenant envie de les rencontrer.

La petite Marie venait de passer le cap de sa cinquième année, et elle s'amusait de plus
en plus souvent à dessiner. Son goût pour la musique se développait également, et ses
yeux brillaient lors de ces soirées, en compagnie de ses parents, en écoutant de la
musique, ou encore en compagnie sa cousine, chez Anne, la soeur de Denis, lorsque
celle-ci s'en occupait en l'absence d'Emi et de son futur mari.

**********

En revenant de Belgique, Judith consacra plusieurs soirées à se renseigner sur les arts
manuels, pour découvrir un site traitant de modélisme annonçant une exposition au Grand
Palais. Elle essaya, sans succès, de convaincre son mari de s'y rendre, un dimanche
pendant lequel il n'assurait pas la permanence, et devant son refus, elle se résolut à y
aller seule.

Elle y passa la plus grande partie de la journée, et posa de nombreuses questions aux
artisans qui présentaient leurs travaux, particulièrement ceux réalisant des décors en
trois dimensions, à base de plâtre. Elle découvrait un monde nouveau, tout de finesse,
en admirant des réseaux de trains miniatures, élaborés patiemment et avec minutie, par
beaucoup de ces amateurs qui exposaient leurs chefs-d'oeuvre.

Elle rencontra le gestionnaire de ce site, lui-même exposant, accompagné de quelques-uns
de ses collaborateurs, tout de vert habillés avec des t-shirts marqués "Forum-train", et
engagea la discussion pour exposer son projet. Elle expliqua avoir vu un mausolée, et
vouloir le reproduire sous forme d'une maquette, qu'elle voulait placer dans son salon,
en hommage à sa soeur, partie trop tôt. Les conseils que cette équipe lui prodiguèrent
lui permirent de trouver toutes les fournitures nécessaires, de nombreux commerçants
étant présents, et elle rentra le soir, les bras chargés de plusieurs paquets.

Avant de quitter l'exposition, elle la parcourut à nouveau pour regarder les stands des
exposants qu'elle n'avait pas encore vus, et resta songeuse en se rendant compte que ce
milieu regorgeait également de professionnels qui tentaient de vendre leurs produits. Un
petit éditeur, motrice-magazine, offrait même des porte-clés à ceux qui s'abonnaient,
essayant de fidéliser d'éventuels clients. Elle s'amusa à penser que cet exposant, qui se
présentait d'une voix tonitruante à tous ceux qui passaient à proximité sous le nom de
Monsieur Angelo, aurait, pour le moins, pu porter une cravate.

Il lui restait à acquérir un dernier élément. Judith proposa à Emi de l'accompagner
chez un antiquaire, pour trouver un petit meuble ancien à tiroirs, avec des pieds
ouvragés, et elles s'accordèrent sur le dimanche suivant pour en faire l'achat, après
avoir consulté d'anciens catalogues, conservés par elle depuis plusieurs mois.

Elle s'attela à la tâche dès le lendemain, et profitait de chaque instant de loisir pour
mener à bien sa réalisation. Les photos prises en Belgique lui furent de la plus grande
utilité pour dessiner les premières formes composant sa maquette, qu'elle paufinait petit
à petit, se couchant souvent avec l'extrémité des doigts blanches de plâtre. Elle termina
l'objet après un mois de travail, le décorant finalement de symboles dorés représentant
les mouvements du soleil et de la lune, avant de le poser sur le petit meuble, encadré de
deux bougies, deux âmes, celles de deux soeurs réunies.

Travailler de ses mains, malgré la douleur qui la rongeait, ces efforts déployés pendant
quelques semaines, avait développé son sens du toucher, qui résonnait à présent en elle
telle une ode composée pour son ainée.

**********

Denis avait perçu un changement chez Emi. Un changement minime, mais progressif, qui se
traduisait par des moments de mélancolie, avec un regard parfois vague, comme si, elle
aussi, cherchait quelque chose ou quelqu'un, et il lui demanda si un souci la perturbait.

- A vrai dire, non, mais depuis quelques jours, je ne peux m'empêcher de penser au passé,
à tout ce que nous n'avons pas vécu, et surtout aux raisons de cette situation, ce qui a
provoqué tout cela, et que je comprends à peine. Il comprit qu'elle faisait allusion à
Irisa, et voulut savoir plus précisément à quoi elle pensait.

- J'ai appelé mes parents hier, personne ne sait ce qu'elle est devenue, ni où elle est
et si elle vit encore. Et malgré tout ce qu'elle a à se reprocher, c'est quand même ma
soeur. Si encore elle nous avait donné des nouvelles ... Mais là, rien !

- Tout ce que je sais, c'est que je l'avais vu à Séville, peu avant l'attentat, lui
répondit-il, elle était avec son "Bob". Mais je ne sais pas si ça pourrait t'aider. Il
avait pesé ses mots, et rajouta qu'il faudrait essayer de le retrouver, pour peut-être en
savoir plus. Je vais appeler Nicole, elle sait peut-être ce qu'il est devenu, et si nous
le retrouvons, il pourrait nous dire ce qui s'est passé.

- Tu es gentil, mon amour. Tu ne t'opposerais donc pas à ce que je la revoie ?

- Juste si tu ne me demandes pas d'en faire autant. Mais je peux comprendre ce que
représentent les liens du sang. Surtout depuis que j'ai appris qu'Anne est ma soeur.

- J'ai parfois l'impression qu'elle appartient au passé, qu'elle n'existe plus et je me
demande ce qu'il en est. J'ai le sentiment d'être déchirée entre mon amour pour toi et
mon affection pour elle. Si tu savais comme Judith et moi sommes proches, sous cet
aspect. Il m'est arrivé aussi de penser à un avenir pour elle ... Je me demande si elle
continue à vivre dans son cercle sans fin ou si elle a réussi à le transformer en une
spirale qui lui aurait ouvert les yeux.

Denis comprenait l'importance des questions qu'Emi se posait, et il appela son ancienne
collaboratrice le lendemain. Celle-ci lui apprit qu'elle avait rencontrée une de ses
anciennes amies de l'imprimerie municipale, et tout en discutant, elles avaient évoqué
Robert, qui y travaillait encore.

- Mais pourquoi t'intéresses-tu à lui, demanda-t-elle, curieuse

- Ce n'est pas pour moi, c'est pour Emi. Elle se fait du souci pour sa soeur, et
peut-être sait-il ce qu'elle est devenue. Personne n'a de nouvelles.

Elle dit alors qu'elle allait se renseigner, en espérant que son ex-collègue saurait
probablement lui poser les bonnes questions, et qu'elle rappellerait dès qu'elle en
saurait un peu plus.

- Cela ne sera pas nécessaire, Nicole, nous allons bientôt venir, et nous comptons passer
chez Arts-Graphiques, tu me diras à ce moment-là si tu a appris quelque chose.

**********

- Tata Judith, c'est vrai que je vais chez toi ? Judith venait d'arriver chez Emi et
Denis, entièrement vêtue de rouge, ce qui n'était pas dans ses habitudes, pour chercher
l'enfant et s'en occuper pendant les quelques jours de l'absence de ses parents. Le
rouge, la couleur du sang, pensa aussitôt Emi, quand elle l'avait vu franchir le seuil de
la porte, le sang qui accompagne toute une vie, du premier lever de soleil au demi-jour
de la nuit approchante, dardant de ses rayons irrisés le sommet des montagnes pour celui
qui en observe le coucher depuis la plage, allongé sous l'ombre mouvante du phare qui
s'allumera bientôt.

- Bien sur, ma chérie. Et je t'emmenerai aussi au zoo. Le visage de la fillette se
transfigura, laissant voir une joie profonde, les yeux remplis de l'espoir fragile des
enfants, l'attente de cette promesse porteuse d'instants magiques qu'ils vivent plus tard
d'une manière si différente à l'âge adulte. Et nous écouterons la gentille dame, dit
encore Judith, faisant allusion à la série de contes musicaux pour enfants achetée la
semaine précédente en faisant des emplettes avec Emi, lorsque celle-ci avait demandé si
elle pouvait lui confier l'enfant huit jours plus tard, annonçant qu'elle partait avec
Denis pour retrouver l'équipe théatrale et les anciens compagnons d'Arts-Graphiques.

En quittant la province pour s'installer dans la capitale, Denis avait voulu conserver
son appartement, dont il avait confié les clés à la Société de gardiennage qui en
assurait l'entretien. Ils s'y rendirent dès leur arrivée, mais Emi s'aperçut qu'il
hésitait à ouvrir la porte, comprenant que le passé venait de resurgir chez Denis. Elle
le prit par la main en lui disant simplement qu'ils avaient maintenant une fille, et il
répondit qu'il aurait aimé qu'elle soit la première femme, et non la deuxième à pénétrer
dans ce lieu où il avait vécu de si belles choses avec sa première épouse.

- Merci, mon amour, murmura-t-il, d'une voix à peine audible, nous vaincrons le passé
ensemble, et grâce à toi, il s'éloigne de plus en plus. En visitant ce qui fut le lieu
de vie de ce jeune couple à qui l'avenir avait été promis, Emi ressentit un trouble
profond, s'emparant d'elle comme un bête de proie monstrueuse qui se délecterait de sa
future victime, celui d'une femme qui aurait violée une intimité sacrée et qui mériterait
une juste punition, celle de l'impie devant abjurer l'amour terrestre qui la portait.

- Je ne peux pas vivre sans toi, chéri, lui dit-elle, au bord des larmes. Elle était
revenue dans le salon et d'un geste machinal, cent fois répété, mit en route la chaine
Hi-Fi. Un CD reposait dans le lecteur, depuis plusieurs années, mais la musique qui se
fit entendre ne semblait pas avoir subi les outrages du temps. Une musique que Denis
connaissait parfaitement, les Variations Goldberg, ces variations qui avaient accompagné
Denis et Marie lors de leur ineffable première soirée, bien avant qu'ils ne se soient
déclaré leurs sentiments réciproques, et qui lui permirent de retrouver un court instant
le reflet de celle qu'il avait aimée. Elle trouva les mots justes, ces paroles qu'il
attendait, en lui parlant des formes différentes de l'amour, celle de l'enfant pour la
mère, celle des parents pour l'enfant, mais aussi celle de deux personnes le partageant,
après avoir si longtemps attendu.

**********

Le lendemain, il téléphona pour annoncer sa visite au sein de son ancienne Entreprise en
fin d'après-midi. Un buffet avait été dressé à leur intention, et il y furent conviés dès
leur arrivée. Il retrouvait ses compagnons, ces gens les plus importants pour lui entre
la disparition prématurée de ses parents et une autre personne, avant Marie, dont le
comportement odieux avait induit son futur d'alors, longtemps avant qu'il n'apprenne les
sentiments d'Emi.

- Rien n'a changé lui dit Roland, qui l'avait remplacé à la tête de la photogravure, ou
si peu. Nicole s'occupe maintenant du secteur création. La mémoire de Denis lui rappela
ledéveloppement de cet atelier, pour Marie et Judith, il revoyait leurs mains travaillant
ensemble sur le même dessin, ces mains qui se complétaient si harmonieusement en
exécutant une tâche unique, cette particularité des deux soeurs dont les esprits
fusionnaient et savaient si bien s'exprimer ensemble, parachevant une oeuvre commune.

- C'est vrai, si peu de choses ... mais j'ai remarqué qu'il y a maintenant une ambiance
musicale. Roland lui expliqua qu'après son départ, une idée suggérée par Denis avait pris
corps. Travailler dans une ambiance détendue, avec une musique douce en fond sonore, pour
éviter le stress. Une idée ancienne, datant de la période durant laquelle il avait été le
responsable de cet endroit presque oublié, aux souvenirs rejetés, perdus dans les limbes
d'une mémoire hésitante. "Ikiru", en français Vivre, un air composé par un auteur
français vivant au Japon apportait quelques notes d'espoir, le sentiment du pardon, dans
cette ambiance presque familiale propice à l'échange des souvenirs. Quelques notes
égrenées pour un futur plus heureux.

Didier avait assisté à leur échange, et intervint pour demander à Denis s'il pratiquait
encore le judo, et la réponse de Denis à sa question l'étonna. Il apprit avec surprise
que son ancien chef avait décidé de mettre un terme à cette activité. Il s'en expliqua
en disant qu'il n'avait plus assez de temps pour la pratiquer, avec ses nouvelles charges
familiales, en prenant la main d'Emi qui s'était rapprochée de lui. Elle comprit qu'il
n'avait repris cette activité, à la sortie de son coma, que pour mieux satisfaire son
désir de vengeance, ces deux mois passés loin d'elle.

En repartant, elle pensait à ce qu'elle venait de découvrir. Il avait tout voulu
calculer, sans se soucier des conséquences, comme un joueur d'échecs qui aurait engagé
ses dernières ressources dans une bataille perdue d'avance, sans se résigner, et elle lui
demanda quelle satisfaction il avait obtenu en abandonnant Samy sur l'île déserte.

- A vrai dire, je ne sais plus. Je pensais qu'en lui laissant la vie, je pourrais vivre
la mienne avec l'esprit en paix. Aujourd'hui, je ne sais plus. Non que je regrette de
l'avoir laissé vivre, mais je me questionne, savoir si je n'aurais pas du agir autrement.
Et dire que je lui avais même parlé du pardon ! Emi ne répondit pas, mais elle savait que
lui aussi était tourmenté par ce même sentiment d'injustice, d'absurdité devant
l'évidence qu'elle avait ressenti lorsqu'il lui avait annoncé vouloir s'absenter
quelques semaines pour assouvir ce qu'il croyait être un besoin vital, la vengeance
odieuse des victimes ne se justifiant qu'en face d'elles, à leur tour bourreaux.

Ils étaient revenus. En s'approchant du centre culturel, lieu de leur première rencontre,
ils s'enlaçaient et elle pensa avec nostalgie à cette première rencontre, cette autre
soirée musicale, quand elle avait tellement espéré repartir dans l'autre sens au bras de
Denis. Refermer derrière soi une porte pour en ouvrir de nouvelles, l'espérance de se
connaître mieux pour aller de l'avant ... En passant le seuil de la porte, ils se
rendirent dans la salle de répétition, discrètement, pour ne pas déranger le travail des
acteurs, et s'assirent au fond de la salle, deux ombres en face de la scène, semblables à
des fantômes revenant hanter les vivants d'un monde qui ne leur appartenait plus. Joëlle,
qui assurait la mise en scène, ne les remarqua pas tout de suite, et ils attendaient la
pause et sa lumière blaffarde pour la saluer. Leurs yeux se tournèrent vers la droite de
la scène, récemment construite, où opérait le régisseur en charge des éclairages et Emi
retrouva le jeu d'orgue que Denis avait construit pour elle, bien des années auparavant.

- Tu n'as pas oublié la mise à jour du programme, demanda-t-elle, emportée ensuite par
son esprit divaguant qui l'amena à repenser à cette autre lumière apportée par Denis,
leur fille, la musique de sa vie, de leur vie depuis que tout avait été bouleversé,
prélude d'une randonnée montagnarde où tout peut arriver, pour gravir des sommets et
découvrir l'infini. Elle avait retrouvé un peu de sérénité depuis que Nicole lui avait
appris, chez Arts-Graphiques, que sa soeur vivait en Andalousie, sans malheureusement
pouvoir préciser l'endroit. En se séparant de Robert, Irisa avait dit qu'elle voulait
désormais vivre dans cette région.

Les yeux des acteurs, éblouis pas les projecteurs qui venaient de s'éteindre, se
réhabituaient à la lumière ordinaire de la salle, et l'un d'eux dit à Joëlle, assise au
premier rang, que des nouveaux avaient pris place sur des sièges à proximité de la porte
principale. Elle interrompit la lecture de son scénario et se retourna pour accueillir
avec sa simplicité habituelle les deux visiteurs, qu'elle n'avait pas reconnus.

- Ne soyez pas timide, venez près de nous, leur dit-elle, ne les distinguant qu'en
contre-jour, en poursuivant sa marche vers les deux personnes immobiles, tapies dans la
pénombre diffuse de l'éclairage de secours. Elle n'avait pas imaginé se retrouver face à
Denis et Emi, et fut d'autant plus surprise en les reconnaissant, pensant à ces rares
personnes venant assister de temps à autre aux répétitions, à peine intéressées et trop
peu nombreuses.

- Bonsoir Joëlle, nous sommes bien contents de te retrouver, dit Emi en se levant. Elle
avait insisté en prononçant nous, d'un ton de voix assuré qui n'échappa pas à leur amie.
Les autres acteurs les observaient, déroutés, ignorant qui ils étaient, les observant
tour à tour. La responsable leur relata avoir renouvelé l'ensemble de la troupe réduite à
sa portion congrue, avant de les présenter. Cette décision, imposée par la démotivation
des premiers participants et l'éclosion de conflits naissants, l'autorisa à poursuivre
l'activité avec ceux qui l'accompagnaient dorénavant.

- Ce ne sont pas des nouveaux, voici Emi et Denis, dont je vous ai déjà parlé. Denis
avait rejoint le régisseur, en poste devant ce jeu d'orgue dont Denis avait écrit le
programme quand son collègue l'avait construit, le destinant à Emi, et lui remit une clé
usb contenant le fichier de mise à jour, en lui expliquant comment procéder, tel un
maître initiant son disciple à de nouveaux savoirs, cet art ancestral renouvelé par le
truchement de la technique, avec le dessein d'apporter la lumière.

- Et nous sommes venus te faire part d'une nouvelle qui nous concerne, Joêlle, rétorqua
Emi. Mais nous pourrions aller au café Roy, comme nous en avions pris l'habitude, en fin
de répétition, pour en parler plus en détail, si tu le souhaites. En retrouvant avec
plaisir l'ambiance feutrée, ils comprirent que leurs souvenirs intacts correspondaient à
ce qui les entourait, et Emi, ne pouvant se retenir autrement, annonça à Joëlle leur
prochain mariage. Ils n'étaient que trois à s'être rendus dans le café, les autres
acteurs voulant respecter l'intimité de ces retrouvailles.

La discussion s'engagea sur le terrain des arts, après que Joëlle les eut félicité pour
leur décision. Elle émit son point de vue, consistant, en comparant la musique et
le théâtre, à dire que ces Arts ne seraient pas nécessaires, argumentant sur la
finalité de l'Art qui selon elle, devait permettre d'atteindre la perfection et ne
rendant rien d'autre nécessaire.

- Tout au plus, précisa-t-elle, cela sous tend pour l'Artiste une démarche d'investigation
envers lui avant de l'entrependre envers les autres. Tout en l'écoutant, les pensées de
Denis se tournèrent vers une autre comparaison, il se demandait si son premier amour, si
tragiquement échu avait atteint son terme, l'absolu recherché depuis son enfance, ce
passage obligé par lequel une autre possibilité, plus riche encore d'émotions futures, se
devait de l'emporter en imaginant une symphonie qui s'achèverait par son commencement.

Emi était assise à la place occupée par Marie, bien des années plus tôt, quand ils lui
avaient annoncé leur mariage, et Denis revécut ce fugace instant quand Emi avait cru
qu'il y avait deux Marie, celle qui aimait Verlaine, l'évoquant parfois ...

"Ame, te souviens-t-il ?"

**********

Le visage de Ramon s'éclaira lorsque sa fille lui annonça son prochain mariage. La
satisfaction de savoir enfin que sa petite fille porterait bientôt le nom de son père
le rendait euphorique, et il ne s'en cacha pas.

- Tout de même, leur dit-il vous auriez pu songer à votre régularisation avant ! Mais il
remarqua une lueur étrange dans les yeux de sa fille. Il se rendait compte qu'Emi lui
cachait quelque chose et lui demanda de s'expliquer.

- Je pense à ma soeur ... Tout aurait pu être si différent. Denis, ayant compris qu'Emi ne
pourrait être pleinement heureuse qu'en retrouvant sa soeur, imaginait une réconciliation
nécessaire, la rencontre de deux êtres tourmentés qui se seraient longtemps cherchés,
telle la conjonction voulue de deux pôles opposés et complémentaires. Une alchimie de
cations et d'anions, dont le laborantin aurait extrait l'affliction ... Emi regardait
Denis, elle ne pouvait plus douter des sentiments du père de sa fille.

- Nous regarderons notre fille grandir, chérie, elle est le fruit de l'amour, répondit-il.


Dernière édition par Ned Leztneik le Mer 26 Sep - 12:29, édité 9 fois
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Myrien
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MessageSujet: Re: Alegranza, tome deux, chapitre trois (2. Le piano d'Esther)   Sam 11 Aoû - 23:19

Salut Ned,

Conformément à la charte du forum que tu as lu, je te demanderai de lire et commentaire trois textes.
Avant cela, ton post ne pourra pas être commenté.

C'est avec plaisir que je le lirai dès que cela sera fait. Smile

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Ned Leztneik

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MessageSujet: Re: Alegranza, tome deux, chapitre trois (2. Le piano d'Esther)   Dim 12 Aoû - 0:15

Très bien Myrien, les trois commentaires sont également en ligne. J'avais commencé à lire les textes hier, et j'avais complètement oublié cette demande. Avec mes excuses.
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Isil
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MessageSujet: Re: Alegranza, tome deux, chapitre trois (2. Le piano d'Esther)   Lun 3 Sep - 20:06

Petite précision : dans la partie texte, on peut commenter directement à la suite ! Wink La division en deux parties "Textes" et "commentaires" est réservé à la partie roman. Je te corrige ça !

Précision faite, place au commentaire !

Petites choses et autres broutilles :

Citation :
J'ignore s'il y a parmi vous des amateurs d'art funéraire, avait dit le guide, mais
dans tous les cas, je vous recommande de passer par le cimetière, il y a là un mausolée
exceptionnel et classé.
Ces informations (saut de ligne) réveillèrent l'intérêt de Judith, qui ne tarda
pas à se rendre en direction de la nécropole, où elle découvrit un monument dépassant
l'entendement pour un tel lieu.

Citation :
- Vous connaissiez cette personne ? demanda-t-il.

Citation :
- Que dirais-tu de partir à la fin du mois d'avril ? demanda-t-il. Ainsi nous pourrons
annoncer à tous notre union.

C'est ce genre de "broutilles" qui reviennent parfois, rien de grave donc, mais a corriger.

Je suis désolée si ce qui va suivre te semble un peu dur, mais je tiens à être sincère. Je ne suis pas vraiment neutre, puisque je n'aime pas les récits "romances", je suis plus dans l'imaginaire pure (fantasy, SF...).
Pour donner mon avis global donc : Tu as sans conteste un bon niveau d'écriture.
Le problème... Ce sont les dialogues, parfois dans la ponctuation, parfois dans les mots choisis, qui ne m'ont pas semblé naturels.

Par exemple ici :

Citation :
C'est un
peu comme une nuit qui s'achève, pour moi, pour retrouver la clarté du matin sachant que
de nouvelles expériences m'enseigneront ce que j'ignore encore.

Et toute cette partie, d'ailleurs... Son époux lui a juste demandé si elle voulait bien rendre visite à ses parents, et elle part dans un discours poétique. Dans un discours indirecte, ça aurait pu très bien passer, une sorte de description de sa pensée ; mais dans un dialogue, ça ne fait pas du tout naturel. J'imagine mal une jeune femme parler de lumière, d'obscurité etc à son mari après une question aussi simple que "Veux-tu toujours qu'on aille voir tes parents". Je grossis le trait, mais je le pense. Au final, ce passage m'a un peu embrouillé.

Parfois dans les dialogues, tu continues la phrase mais ce n'est plus le personnage qui parle et, personnellement, ça m'embrouille. Ici par exemple :

Citation :
- A vrai dire, non, mais depuis quelques jours, je ne peux m'empêcher de penser au passé,
à tout ce que nous n'avons pas vécu, et surtout aux raisons de cette situation, ce qui a
provoqué tout cela, et que je comprends à peine. Il comprit qu'elle faisait allusion à
Irisa, et voulut savoir plus précisément à quoi elle pensait.

J'ai un peu l'impression d'avoir raté une marche et il me faut un temps avant de me rattraper.


Dernière chose : je me suis embrouillée dans le nom des personnages aussi. Je n'ai aucune mémoire, alors mon avis est pas franchement représentatif non plus, mais voilà....

Bref, je n'ai pas pu aller jusqu'au bout, parce que je me perdais dans les personnages, mais aussi parce que j'avais l'impression d'aller nulle-part. Tu gagnerais, je pense, à réduire le récit. On passe beaucoup trop de temps à observer les personnages dans la vie du quotidien sans aucune action, ou aucune accroche au moins pour nous mettre l'eau à la bouche.


Je sais que ce long commentaire est pas franchement encourageant, mais c'est parce que je tenais à revenir sur tous les points qui m'avaient gêné. Mais je le répète une nouvelle fois : tu écris très bien, et rien que ça n'est pas donné à tout le monde !

Après, si je me suis perdue, c'est sûrement parce que c'est un morceau du tome 2, chapitre trois...

Je suis vraiment impatiente de lire une nouvelle indépendante de toi Ned, vraiment, parce que là au moins je pourrais vraiment juger l'histoire Wink

Voilà pour moi !

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Ned Leztneik

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MessageSujet: Re: Alegranza, tome deux, chapitre trois (2. Le piano d'Esther)   Lun 3 Sep - 20:42

C'est vrai que sans avoir lu le tome un, c'est un peu difficile, pour comprendre qui sont les personnages.

La nuit qui s'achève est une allusion à tout ce qui a précédé, notamment une longue période de coma, mais je ne veux pas révéler le tome un, entre leur rencontre et le moment ou elle prononce ces paroles. C'est aussi une allusion à leur prochain mariage, ils ne sont pas encore mariés ...

Mais c'est aussi à prendre au second degré, pour le lecteur, afin qu'il s'interroge sur lui-même. Ce qui est d'ailleurs le cas pour l'interlocuteur qui s'interroge aussi.

Irisa est à l'origine de l'histoire, tome un, et c'est en fait par elle que tout a commencé. Il s'agit de sa soeur (et oui, deux fois deux soeurs, beaucoup de situations en "double", mais c'est voulu par rapport aux deux derniers chapitres des deux tomes.( Marie, soeur de Judith, et Irisa soeur d'Emi, mais c'est clair pour qui a lu le tome un, en plus de la petite Marie, leur fille)

Mais je suis impatient de lire les autres avis !
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MessageSujet: Re: Alegranza, tome deux, chapitre trois (2. Le piano d'Esther)   Mar 11 Sep - 12:32

personne ? ... snif scratch
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MessageSujet: Re: Alegranza, tome deux, chapitre trois (2. Le piano d'Esther)   Mar 11 Sep - 14:56

Je vais passer lire aujourd'hui =)

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MessageSujet: Re: Alegranza, tome deux, chapitre trois (2. Le piano d'Esther)   Mer 12 Sep - 16:01

Ne t'inquiète pas, je ne pense pas que c'est un manque de bonne volonté des autres Ned... Simplement, ce doit être parce que tu as choisi de mettre le chapitre 3 du tome 2, c'est un choix risqué ! Wink

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Azraël

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MessageSujet: Re: Alegranza, tome deux, chapitre trois (2. Le piano d'Esther)   Mer 12 Sep - 16:14

D'accord avec Isil. Personnellement je ne me vois pas entamer une histoire en plein milieu. Ce serait comme aller dans une bibliothèque, lire quelques pages en plein milieu d'un livre, le reposer, et voir la bibliothécaire vous demander ce que vous en avez pensé. Comment se plonger dans une histoire que l'on prend en cours de route ?

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Ned Leztneik

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MessageSujet: Re: Alegranza, tome deux, chapitre trois (2. Le piano d'Esther)   Mer 26 Sep - 10:33

Tu vas être étonné, Azraêl, quand je veux acheter un livre, je regarde d'abord la quatrième de couverture, intro, préface et table des matières, et je l'ouvre au hasard, pour lire une page. Si ce que je lis ne me plait pas, je ne l'achète pas.

C'est un conseil d'un de mes profs qui remote à ... au moins ça ! Surprised
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Enora
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MessageSujet: Re: Alegranza, tome deux, chapitre trois (2. Le piano d'Esther)   Mer 26 Sep - 11:47

Ce n'est pas de la mauvaise volonté de ma part mais je préfère lire le début d'une histoire... Je n'ai jamais lu une page au hasard dans un livre pour voir si je l'appréciait ou non.

Pourquoi ne pas nous donner le début de ton livre ?

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Pour retrouver mes textes, c'est par ici !
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Ned Leztneik

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MessageSujet: Re: Alegranza, tome deux, chapitre trois (2. Le piano d'Esther)   Mer 26 Sep - 12:10

Ok, Enora, voici donc les cinq premiers chapitres, jusqu'à la rencontre des deux personnages principaux.


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SYNOPSIS
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Entre trahisons et amours, duplicité et espérance, passions partagées et dons de soi, légendes et découvertes, Marie et Denis, les deux personnages principaux de cette histoire parcourront un chemin dicté par leur cœur. Ils voudront aller le plus loin possible, avant qu'un évènement tragique ne les sépare, le tout teinté d'intérêts nationaux.

Il découvrira l'attachement que lui portent d'autres personnes, et se trouvera une nouvelle famille, qui l'aidera à se reconstruire. Mais il n'oubliera jamais l'amour qui les liait, Marie et lui, et aura envie de punir à son tour, malgré son attachement aux valeurs morales et traditionnelles.

Ce combat, tel un parcours initiatique, il devra le mener seul, mais il ne le sera jamais. Des instances supérieures veilleront sur lui, -ou, peut-être, des résurgences construites dans sa mémoire après cette épreuve, le lecteur en décidera- et il devra suivre une voie qui le mènera de France en Espagne, avant de retrouver sur une île inhabitée celui qui lui aura causé tant de souffrance. La tolérance et l'amour seront-ils plus forts que la douleur et le désir de vengeance ?













**********
NOTE DE L’AUTEUR
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Alegranza est une fiction, inspirée de rares situations vécues (1) ayant contribué à en élaborer la trame, et adaptées pour les besoins de la cause.

J'ai voulu avant tout faire preuve de compassion pour toutes les familles qui ont subi le terrible évènement qui clôture la première partie, et leur délivrer, au-delà du clivage des langues, un message d'espoir et d'amitié dans ce Pays frappé en son cœur (2) et que j'aime tant.

Mais pour comprendre, il faut avoir été dans la Cathédrale de la Almudena, à côté du Palais Royal, et avoir compté des bougies, en sentant des larmes couler et en entendant une voix demandant d'écrire une histoire.

Ou encore l'avoir vu, avec un livre ouvert entre ses mains, et avoir pensé que c'était le vôtre ...

POUR NE PAS OUBLIER L'INOUBLIABLE !

L'intrigue, est certes succincte mais j'ai pris du bonheur à privilégier les rapports entre les protagonistes de ce récit et à les décrire.

Je vous souhaite, chers lecteurs, autant de plaisir à les découvrir.


Ned Leztneik



(1) La première profession de l’auteur et ses voyages en Espagne.
(2) Les attentats de Madrid en 2004

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DEDICACE
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En hommage aux victimes et aux familles des victimes des attentats de Madrid


N.L.

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PREMIERE PARTIE: IRISA ET MARIE





















**********
PROLOGUE
**********




« Que ce chemin nous mène le plus loin possible ...



















**********
INTRODUCTION
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Il pensa que la brume qui l'entourait était vite arrivée ce jour-là. Denis ressentait un sentiment de quiétude, un bien-être inhabituel. Il était comme entouré d'un nuage. La brume commençait à se dissiper, et il aperçut ce qui ressemblait à une grande dalle de béton.

Il n'y a plus rien, songea-t-il tristement. C'était ici. Art-Graphiques. Toutes ces années de labeur. Son apprentissage et tout ce qui avait fait sa vie. Il entendait des murmures. Le bruit des rotatives, l'odeur de l'encre, il revoyait les compagnons.

Sa bien-aimée l'avait appelé.
-Viens dit-elle, je t'attends avec notre enfant.

Marie ...

L'image de la dalle se dissolvait. Ils se retrouvèrent.

**********













**********
1. SEUL
**********

« Solo como la luna »

Denis venait de repenser à cette expression typiquement espagnole, -seul comme la lune- et se rendit compte qu'elle s'appliquait bien à sa situation actuelle. Il avait perdu depuis quelques années ses parents, dans un tragique accident de circulation causé par un chauffard qui ne fut pas retrouvé. Il était maintenant majeur, et il avait appris la solitude. Il aimait dessiner et avait décidé de se tourner vers les professions graphiques. Cela lui permit d'intégrer la société d'arts graphiques où il avait suivi une filière traditionnelle. Il y était entré comme apprenti, puis devint compagnon, et enfin maître à vingt-six ans.
Il avait entendu cette expression pour la première fois il y a bien longtemps. Il était enfant et son père, ingénieur de l'armement, avait sympathisé avec l'un de ses homologues étrangers lors d'une mission. Cette sympathie s'était transformée en amitié, et grâce à Juan, ses parents avaient acquis une maison de vacances aux Iles Canaries.
De nombreuses semaines de vacances pendant son enfance et son adolescence lui avaient également permis d'apprendre la langue espagnole, et cela devait l'aider beaucoup, plus tard. Après la disparition de ses parents, Pierre, un proche collaborateur et ami de son père fut son tuteur légal jusqu'à sa majorité, et celui-ci le considérait comme son fils. Pierre, de son coté, avait une fille, du même âge que Denis, qui s'appelait Anne.
Sa sœur.
Pierre avait aussi réussi à intéresser Denis à l'informatique, domaine dans lequel il s'était montré particulièrement doué. Il développait souvent des programmes dont Pierre lui disait que cela pouvait l'aider dans son travail.
**********
Chez Art-Graphiques, la journée avait vite passé. C'était veille de jour férié, et Denis avait prévu de profiter de cette fin de semaine prolongée pour terminer quelques dessins. Le téléphone le tira de ses réflexions. C'était Patrick, qu'il avait connu au collège, et qu'il rencontrait de temps en temps. Il voulait l'inviter à diner, et aller ensuite au centre culturel près duquel il habitait. Pourquoi pas se dit Denis, je pourrais peut-être même rencontrer de nouvelles personnes. Il ne croyait pas si bien dire ... Ils dinèrent simplement dans une pizzeria, et après le repas, ils partirent pour le centre culturel où Ils arrivèrent vers vingt et une heure. Il y avait beaucoup de monde.
Ce centre, connu pour l'aide qu'il apportait aux nouveaux talents musicaux, produisait des soirées de promotion selon des thèmes divers. Le thème retenu pour cette soirée était la musique de l'Amérique du Sud.
Denis et Patrick prenaient un café au bar. A part deux tangos argentins et l'incontournable « El condor pasa » à la flute de pan, la musique jouée par les musiciens était surtout du plus pur style espagnol. Patrick proposa à Denis de se rendre au fond, à une table où était assise une personne aux cheveux longs.
— Tu vois cette personne ? C'est Irisa. Elle vient souvent ici, comme moi, et je lui ai parlé de toi. Et si vous faisiez connaissance ? Je crois qu'elle n'attend que cela.
—Décidément, lui répondit Denis en riant, tu penses à tout!
**********
Il se leva pour faire connaissance. Il passa près d'une autre table où était assise une jolie jeune femme qui ressemblait à la première. Celle-ci lui adressa un charmant sourire, et il fit de même. Denis n'aimait pas s'encombrer de manières et s'assit en face d'Irisa. En l'espace d'un instant, il fut comme subjugué ... Il n'apprendrait que plus tard le rôle que peuvent jouer les phéromones de synthèse dans la séduction.
— Je suis Denis et …
— Je sais qui tu es, l'interrompit-elle. Patrick m'a parlé de toi. Moi, c'est Irisa, mais je préfère Risa, ou Iris. Il m'a dit que tu es seul! Je crois que ce n'est pas bon de rester seul, si tu veux, nous pourrions nous voir. Elle n'a pas froid aux yeux pensa Denis.
— Et si nous dansions ? Ils dansèrent un peu, et après quelques tours de piste, elle le prit par le bras.
— Viens, je veux te présenter quelqu'un. Ils s'approchèrent de la table où était assise la jeune femme qui avait souri précédemment à Denis.
— Denis, voici Emilie, ma sœur. Emi, c'est Denis. Tu sais, Patrick nous a parlé de lui. Elle continua en espagnol, ignorant que Denis connaissait cette langue.
—J'ai réussi à mettre la main dessus.
Denis ne répondit rien, il voulait savoir à quel jeu Irisa se livrait. Je disais à Emi que j'étais heureuse d'avoir fait ta connaissance, reprit-elle, en français. Denis perçut un léger voile dans les yeux d'Emilie. Celle-ci pensait que sa sœur jouait un jeu dangereux. Ils discutèrent un moment, et Irisa proposa de se retrouver le mercredi suivant pour une soirée cinéma. Il les raccompagna ensuite, elles habitaient avec leurs parents dans le vieux quartier qui Jouxtait le centre culturel. En cours de route, elle parla encore une fois Espagnol avec sa sœur.
— Tu as vu sa voiture ? Cela doit valoir cher, une telle voiture, et elle s'empressa de rajouter à l'intention de Denis, mais en français
—Je disais à ma sœur que tu avais une belle voiture! Denis ne disait rien. Quelle garce, pensait-il.
Mais il ne pouvait s'empêcher d'être attiré par elle. En le quittant, elles lui firent un bisou, et la joue d'Emi s'appuya un plus longtemps contre la sienne.
Après les avoir déposé, il rentra chez lui, et retrouva sa grande maison vide.
Trop grande et trop triste.
Il se coucha, et cette nuit-là, il rêva d'Irisa. Le lendemain, il esquissa son portrait. Mais il pensait qu'il s'était peut-être trompé de table ...
**********






















**********
2. PREMIERS EMOIS
**********

En cette fin de dimanche, et comme il faisait beau, Denis en profita pour faire un peu de footing. Il aimait entretenir sa forme, d'autant qu'il pratiquait également les arts martiaux. Il s'exerçait au judo depuis plusieurs années, et avait passé récemment avec brio son premier dan de ceinture noire.
Il rentra, se doucha, et reprit en main le croquis. Le téléphone sonna. C'était elle. Irisa le remercia pour l'excellente soirée de vendredi, et précisa qu'elle avait demandé son numéro de téléphone à Patrick. Elle lui demanda s'il pouvait venir la chercher, ainsi que sa sœur, vers dix-neuf heures le mercredi suivant, chez ses parents. Denis accepta avec empressement.
—Cela me fait plaisir de t'entendre, lui dit encore Denis. Et je suis très heureux de t'avoir rencontrée grâce à Patrick. C'est vrai que je me sentais un peu seul, ces derniers jours. Je me consacre surtout à mon travail, et au sport.
—C'est vrai que c'est important. Pour moi également, mais cela ne m'empêche pas de sortir et d'avoir beaucoup d'amis. Je t'embrasse, à mercredi. La sonnette, c'est la dernière à droite dans la rangée du bas.
**********
Le mercredi suivant, il se rendit chez Irisa, et ce fut son père qui l'accueillit.
—Bonjour, je suis Ramon, et bienvenue chez moi. Entre ! Son œil pétillait, et Denis pensa qu'Irisa avait déjà parlé en bien de lui à son père. Il répondit avec un grand sourire et se sentit de suite à l'aise. Une ambiance franche, comme il aimait. Un café l'attendait, et Ramon présenta son épouse à Denis.
Ils discutèrent un peu, et Ramon s'enquit de la situation de Denis. Celui-ci expliqua qu'il vivait seul, ses parents étant décédés, et lui décrivit un peu ses fonctions chez Arts-Graphiques.
—Tu peux dire que tu es à l'aise, alors?
—Oui, répondit Denis, mais jusqu'à présent j'étais seul. Pour cela, je suis heureux d'avoir rencontré Irisa.
—Ne te leurre pas, lui dit Ramon, et ne tombe pas amoureux trop vite ! Je n'approuve pas toujours ce qu'elle fait, mais cela me convient aussi qu'elle ait rencontré quelqu'un de sérieux qui sache la raisonner. Pour te donner un exemple, lorsqu'elle voit quelque chose qui lui paraît injuste, elle n'hésite pas à faire une pétition qu'elle fait signer dans tout le quartier. Elle me déconcerte parfois.
—En somme, une défenseuse des causes perdues, questionna Denis. Cela amusa Ramon qui lui répondit qu'il n'avait pas tort. Emi et sa sœur avaient fini de se préparer et les rejoignirent.
Entre temps, Denis avait terminé son café. Il les remercia de leur accueil, et ils partirent tous les trois. Ramon leur souhaita une bonne soirée, et son épouse rajouta en espagnol, à l'intention d'Irisa
—Et essaie d'être sérieuse, cette fois. Denis se félicita, une fois encore, de ne pas avoir dit qu'il connaissait la langue espagnole. Ils se rendirent au centre culturel, qui tenait lieu de temps à autre de salle de cinéma, pour des films non distribués dans les circuits commerciaux classiques.
Irisa s'octroya d'office la place à côté du conducteur, tandis qu'Emi monta à l'arrière. En cours de route, celle-ci expliqua qu'ils allaient voir un documentaire consacré à la vie de Juan et Evita Peron. Elle précisa que le film était en version originale espagnole, mais sous-titré en français, et sa sœur dit alors à Denis que cela serait bien qu’il commence à apprendre leur langue, en précisant que ce film constituait une bonne occasion pour cela.
—J'adore que l'on me dise des mots doux dans ma langue, susurra Irisa. Le documentaire permit à Denis d'apprendre beaucoup de choses sur l'histoire argentine, et les passages relatifs à l'action d'Evita Peron, idole du peuple trop tôt disparue, l'intéressèrent particulièrement.
En fin de séance, Irisa proposa d'aller prendre un verre. Afin de rester encore un peu ensemble, dit-elle. Emi leur suggéra un restaurant doté d'un cadre agréable, qu'elle connaissait pour y aller parfois. Ils avaient commandé des cafés, et Emi lui demanda si le documentaire en espagnol ne lui avait pas paru trop compliqué.
—Non, répondit celui-ci. Il y avait les sous-titres, et beaucoup de mots se ressemblent je pense avoir compris l'essentiel. Surtout avec les images. Ils discutèrent quelque peu du film, en terminant leurs consommations, puis il les raccompagna à leur domicile.
Emi sortit la première de la voiture, suivie de Denis, tandis qu'Irisa, qui avait ouvert la fenêtre, resta assise. Denis souhaita une bonne nuit à Emi, qui s'approcha de lui, en serrant sa main autour de son avant-bras. Elle lui fit la bise, et rajouta à voix basse
—Fais bien attention à toi.
Il ne répondit rien, mais la regarda profondément dans les yeux en lui rendant sa bise, puis il retourna dans sa voiture. Irisa lui demanda alors si sa sœur lui plaisait. Il répondit qu'elle était charmante
—Mais elle ne m'intéresse pas plus que cela. Tu m'as subjugué, lui dit-il. Elle approcha alors sa bouche de la sienne, l'enlaça, et ils échangèrent leur premier baiser. Très long et très sensuel. Elle sait se montrer aguichante, se disait-il.
—Viens me chercher vendredi soir à la même heure, lui dit-elle avant de rentrer.
Jeudi passa rapidement, et ce soir-là, Il se rendit à son entrainement hebdomadaire. Il assurait également l'initiation des plus jeunes, en remplacement du titulaire, de temps à autre. Vers vingt et une heure, il dina légèrement et continua le portrait d'Irisa. Il y travailla environ une heure avant de se coucher.
**********
Il s'entendait particulièrement bien avec son supérieur, Monsieur Gildon, dont il savait qu'il le remplacerait, le jour où celui-ci partirait en retraite. Celui-ci lui rappela, le vendredi en fin d'après-midi, la préparation du plan de Formation pour les nouveaux apprentis, et Denis lui répondit qu'il lui présenterait le lundi suivant.
Ce vendredi soir, il fut ponctuel. Elle lui ouvrit la porte, et l'embrassa tendrement. Mais il avait l'impression qu'elle n'était pas vraiment sincère. Jouons le jeu, se dit-il. Elle lui expliqua que le vendredi, elle pratiquait le théâtre dans une troupe d'amateurs, et qu'elle souhaitait qu'il l'accompagne à la répétition. Elle voulait aussi lui présenter les autres comédiens.
—Ce sont mes amis et j'aimerais que tu les connaisses. Nous travaillons actuellement sur un montage poétique dont le thème est l'œuvre de Lorca, et je dis quelques-uns de ses textes sur scène.
Denis connaissait bien entendu cet écrivain, dont il avait lu beaucoup d'ouvrages. C'était son poète préféré, mais qui ne pouvait s'apprécier réellement qu'au travers des textes originaux écrits dans leur langue d'origine.
—Et vous répétez en espagnol, demanda-t-il, amusé.
—Non, bien entendu, quelle idée ! Ce n'est pas comme le film de la dernière fois. D'ailleurs nous demandons parfois à des gens qui ne connaissent rien au théâtre d'assister à des répétitions, pour avoir un avis préliminaire du public.
—C'est une démarche intéressante, vous ne voyez pas toujours les choses en étant sur scène. Je trouve cela bien pour assurer un bon travail. Et cela se passe où ?
Elle lui apprit que les répétitions avaient lieu au centre, et que la grande salle leur était réservée le vendredi soir. Mais elle rajouta que ce soir elle ne voulait pas y rester trop longtemps, parce qu'elle voulait terminer la soirée seule avec lui. Un violent désir s'empara de lui, mais il ne laissa rien paraître, il la gratifia d'un sourire qu'il voulait sincère et l'embrassa. En cours de route, elle lui parla d'Emi. Elle lui raconta que sa sœur était actuellement seule, et venait de traverser une déception amoureuse dont elle avait du mal à se remettre.
—Tu pourrais aussi discuter un peu avec elle, pour lui remonter le moral, de temps en temps. Et elle rajouta qu'elle-même n'était pas jalouse, mais que s'il voulait s'intéresser à Emi, Denis ne devrait plus rien espérer d'elle.
—Rassure-toi, c'est toi qui m'intéresse, je ferais comme tu le souhaites.
Elle précisa que sa sœur faisait aussi partie de la troupe, mais qu'elle partait généralement plus tôt, parce qu'elle était en charge des éclairages et procédait aux réglages avant les répétitions.
—Mais c'est vrai que je l'ai trouvée un peu songeuse, samedi. Elle me paraît bien plus fragile que toi. J'ai senti que quelque chose n'allait pas, lui répondit Denis. Mais ce pas forcément ce que tu crois, ma poulette, pensa-t-il. Elle le regarda, envoûtante, et elle conclut en lui disant qu'ils allaient passer d'agréables moments ensemble.
En entrant dans la grande salle, transformée pour l'occasion en salle de répétition, elle le tenait par le bras, et Denis reconnut quelques personnes rencontrées le samedi précédent, lors de la soirée musicale.
—Viens, je vais faire les présentations. Bonsoir tout le monde, je vous présente Denis, mon ami. Denis, voici Joëlle, qui assure la mise en scène. Et les autres sont Roger, Alain, André, Pascal, Jean-Michel, Hubert et le grand, c'est aussi un Denis. De plus, ce soir, tu peux voir la troupe au complet.
—Salut Risa, salut Denis répondirent-ils en chœur. Joëlle le remercia d'être venu. Cela fait toujours plaisir de voir des nouveaux, rajouta-t-elle. Denis leur dit qu'il ne souhaitait pas particulièrement faire du théâtre, mais qu'il commençait à s'intéresser à la langue espagnole depuis le documentaire, et que le thème des répétitions l'intéressait pour cela.
—Si tu es l'ami de Risa, l'espagnol te sera nécessaire, lui dit Pascal. Quelques-uns s'esclaffèrent mais Emi qui n'avait encore rien dit intervint pour dire que Denis était assez grand pour savoir ce qu'il devait faire. Denis s'approcha d'elle, lui fit une bise et la remercia à voix basse. Il demanda ensuite qu'elle lui explique ce qu'elle faisait. Elle était assise devant un antique jeu d'orgue, équipé de rhéostats manuels.
—J'essaie d'obtenir des effets colorés, dit-elle. Nous avons pu acheter quelques filtres de couleur pour les projecteurs, mais je n'y arrive pas comme je voudrais. Et ce jeu d'orgue est vraiment un ancêtre. Il est lourd comme tout et je rêve d'en avoir un plus moderne, surtout lorsque nous partons en tournée.
Denis venait d'avoir une idée, mais il ne dit rien. Il expliqua ensuite les principes de base de la synthèse des couleurs à Emi, en expliquant que dans les travaux de photogravure, ces notions étaient appliquées tous les jours, et qu'il les connaissait particulièrement bien. En effet, cela avait fait partie de son apprentissage.
Ils s'étaient tous rassemblés autour d'eux et suivirent avec intérêt les explications de Denis, qui répondit avec plaisir aux questions qu'ils posaient. En fin de compte, Joëlle lui dit que sans le vouloir il avait commencé à faire du théâtre !
—Tu es sur de ne pas vouloir faire partie de la troupe? demanda-t-elle. Il déclina sa proposition en prétextant qu'il n'aurait pas assez de temps, et qu'il s'imaginait très mal sur scène devant un public. Et en rajoutant que sa vie avait beaucoup changé cette dernière semaine.
—Dommage, dit-elle enfin.
Il suivit avec beaucoup d'attention la répétition. Sans intervenir. Et il se rendit compte que malgré les efforts des acteurs, les textes qu'ils disaient étaient assez éloignés de ceux écrits en version originale, pour ceux dont il se souvenait. C'est regrettable, pensa-t-il, il y a une telle richesse et elle est si mal traduite, et encore plus mal jouée. Il se souvint avoir lu un livre de Stanislawski sur le jeu des acteurs et se dit qu'il fallait qu'il en parle à Joëlle.
Vers vingt-deux heures trente, ils décidèrent d'arrêter, et Irisa demanda à Denis de ramener Emi. Mais je reste avec toi, lui dit-elle à l'oreille. Sur le chemin du retour, elle parla à nouveau espagnol avec sa sœur.
—Ce soir je me le fais, dit-elle. Emi ne répondit pas. Denis fit comme s'il n'avait pas compris, et demanda si elle avait dit à Emi qu'elle ne rentrait pas de suite.
—C'est précisément ce que je viens de lui dire. Emi sortit de la voiture devant chez elle, après que Denis, galant, lui eut ouvert la porte. A nouveau une bise sur la joue, un peu trop appuyée. D'une voix imperceptible, elle dit à Denis de ne pas oublier ce qu'elle lui avait déjà dit, et rajouta à haute voix
—Bonne nuit les amoureux!
Restée seule avec Denis, Irisa l'enlaça et ils échangèrent un autre baiser très langoureux. Elle savait y faire, et le caressa imperceptiblement pour exacerber son désir. Il reconnut la manière de faire de ces jeunes femmes, généralement âgées d'une trentaine d'année, et qu'il avait connu lors de sa période militaire, ces filles à soldats, qui recherchaient des aventures d'un soir. Mais l'une d'elles, lors d'une permission, l'avait aussi initié aux mystères du plaisir féminin et il se savait apte à savoir distiller le plaisir.
Il l'emmena chez lui, et elle lui fit remarquer qu'il avait une belle maison. Ils ne s'encombrèrent pas de cérémonial. Denis la prit par la main et ils allèrent tout de suite dans sa chambre. Ils en avaient envie tant l'un que l'autre. Ils prirent tous les deux autant de plaisir à se découvrir, qu'à s'aimer ensuite. Du plaisir pur, intense, plusieurs fois renouvelé, qui les fit sombrer dans la paix des sens.
Il se réveilla le premier, le lendemain matin. Elle dormait à ses côtés, le visage apaisé, bien différent de la passion de la nuit. Il la trouva presque belle. Mais il songea aussitôt à tout ce que Ramon et Emi avaient dit, et décida de ne pas s'attacher à elle. Et cela l'amusa de penser qu'il n'avait même pas eu le temps de la séduire. Que voulait-elle ? Probablement cherchait-elle un bon parti ... C'est sur ces réflexions qu'il se leva, se doucha et prépara un petit déjeuner copieux avant de l'appeler.
Ils discutèrent en déjeunant, et il apprit qu'elle était facturière dans un grand magasin, tandis que sa sœur s'occupait d'enfants, comme gardienne à domicile. Elle lui demanda brusquement s'il souhaitait continuer à la voir.
—Bien évidemment, répondit-il. D'autant plus que ce n'est pas bon de rester seul. Tu te souviens ? C'est toi-même qui m’en avais parlé. Je crois même que nous allons vivre une belle histoire. Et qui sait, tu pourras peut-être t'installer avec moi dans quelque temps. Sa réponse, curieuse, consista à dire qu'elle se donnait entièrement, mais qu'en retour, elle voulait tout également. Cela conforta Denis sur ce qu'il pensait. Mais il décida de lui accorder une chance. Une seule.
**********
Lors des semaines qui suivirent, elle s'immisça peu à peu dans la vie de Denis. Il laissait faire, sachant pertinemment qu'il saurait mettre les choses au point au moment opportun. Il assistait de temps en temps aux répétitions, mais avait commencé un soir à développer un programme pour commander une régie de lumières. Il en avait parlé avec un de ses collègues, qui pratiquait l'électronique pendant ses loisirs, et ils avaient convenu que Denis concevrait le programme tandis que son collègue se chargerait de réaliser le prototype. Un jeu d'enfant, selon les termes de son collègue.
C’est l’idée qu’il avait eu lors de la première répétition, et il nota peu à peu les informations nécessaires en discutant avec l'un ou l'autre, ou encore avec Emi. Les essais avaient été concluants, et il l'apporta un soir à une répétition pour l'offrir à la troupe.
—J'ai pensé que ceci pourrait vous être utile, dit-il en remettant le paquet contenant l'appareil à Emi, devant toute l'équipe au complet. Ils le remercièrent tous chaleureusement, et plus particulièrement Emi qui lui sauta au cou pour lui faire deux bises. En voyant cela, Irisa fit une grimace à sa sœur.
Ce soir-là, Elle demanda à Denis de les ramener toutes les deux chez leurs parents, et en guise de bonsoir, elle lui dit simplement qu'elle voulait passer la fin de semaine en famille et qu'elle l'appellerait le lendemain. Il ne s'en formalisa pas mais remarqua qu'Emi regardait sa sœur d'un air bizarre. Elle ne l'appela que trois jours plus tard, sans s'excuser, en disant qu'elle avait été un peu grippée, et que le médecin lui avait recommandé de rester au lit. Il comprit qu'elle lui mentait, d'autant plus qu’Emi lui avait téléphoné la veille pour lui demander si sa sœur était chez lui. Il avait répondu que non, et elle lui dit de ne pas s'en faire.
—Elle a parfois des lubies, surtout ne t'attache pas trop, tu risquerais d'en souffrir et cela me ferait de la peine. Il avait senti un peu de tristesse dans sa voix. Tu es un peu comme un frère pour moi, et ce qui te touche me touche également, rajouta-t-elle.
Denis, qui mangeait le midi à la cantine de son Entreprise, profitait de la pause, pour aller de temps en temps chez les Parents d'Irisa, pour prendre le café. Il y était toujours le bienvenu, et Emi, lorsqu'elle était présente, parlait toujours le français, contrairement à sa sœur, qui éludait certaines questions en répondant dans sa langue d'origine. Il les rencontra quelques jours plus tard. D'un accord tacite, ils ne parlèrent pas de la fin de semaine précédente, mais il sentait que les parents d'Irisa étaient un peu gênés et demanda si elle allait mieux.
—Oui, dit-elle en espagnol, ça va mieux. Je crois qu'il ne m'en veut pas de mon escapade. Mais je sais qu'il tient à moi, et il m'a pardonné.
Le visage de Ramon se crispa et Emi lui fit remarquer qu'elle aurait pu aussi le dire en français. Irisa regarda Denis pour lui dire qu'elle allait mieux et demanda s'il lui en voulait de ne pas avoir donné de nouvelles. Il répondit que cela n'avait pas d'importance. Garce et menteuse, pensa-t-il, mais si désirable. Contre son gré, il commençait à s'attacher. Elle proposa de se retrouver à nouveau le vendredi à la répétition, où elle avait prévu de se rendre directement.
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Joëlle avait demandé récemment à Emi de constituer une base documentaire pour la troupe, et elle avait déjà trouvé un nombre non négligeable d'ouvrages qu'elle avait rangés dans une caisse. Cela représentait un bon poids, et elle demanda à Denis s'il pouvait venir la chercher, elle et sa caisse, le vendredi soir. Avant que Denis ne puisse répondre, Irisa s'emporta.
—Ce n'est pas ton chauffeur, dit-elle à Emi.
Ce vendredi-là, elle souhaita rester avec Denis après la répétition. Ils vécurent une nouvelle nuit de passion, et le lendemain matin, ils avaient tout oublié des jours précédents. En cours de matinée, elle lui demanda comment il voyait leur relation.
—Le plus important, dit-il, c'est lorsque nous sommes ensemble pour vivre intensément le moment présent.
—Et pour l'avenir ? Nous devrions peut-être vivre un peu l'un près de l'autre, pour mieux nous découvrir, tu ne crois pas ? Denis y avait aussi déjà songé. Il lui dit avoir loué depuis plusieurs semaines un appartement dans le quartier historique, qu'il avait remis à neuf. C'était l'occasion idéale pour en parler.
—Je tiens à toi. Beaucoup. Je voulais te faire une surprise, sous peu, mais puisque tu en parles, je viens de louer un appartement. - Une demi-vérité- Il n'y manque que les meubles, mais ils seront livrés cette semaine. Pour la maison, je prévois de la vendre, et profiter de l'argent, enfin une partie, et peut être, acheter un appartement moderne plus tard. Tu sais, une grande maison, c'est aussi beaucoup de travail, même à deux. Cette réponse eut l'air de la satisfaire. Il l'emmena l'après-midi pour visiter leur futur lieu de vie. C'était un bel appartement de quatre pièces, avec tout le confort.
—Le loyer est déjà payé pour six mois, lui dit-il. Nous pourrons emménager après les vacances.
—Au fait, tu as prévu quelque chose ? Parce que j'aimerais bien partir une dizaine de jours. Elle lui expliqua qu'elle avait toujours rêvé de visiter l'Auvergne, sa région natale, et y faire un peu de camping. Ils décidèrent d'y aller début juillet.
Elle voulut faire un tour dans les boutiques, en repartant, et elle s'acheta une nouvelle robe, puis ils dinèrent au restaurant avant de retourner chez Denis. Ils s'aimèrent une nouvelle nuit, et le dimanche fut consacré à de petites tâches d'entretien dans la maison. Elle se rendit compte de ce que cela représentait. Le dimanche soir, ils se couchèrent tôt. La fin de leur premier week-end.
Quelques semaines se passèrent, et ils se rencontraient de temps à autre. Parfois chez Ramon, parfois chez lui. Un jour, elle lui dit abruptement, sans que rien ne l'y ait préparé
—J'aimerais être à toi entièrement, si tu comprends ce que je veux dire. Tu fais très bien l'amour mais j'attends encore plus. T'appartenir complètement et tout te donner. Il s'en doutait déjà, elle avait fait déjà des allusions à des pratiques particulières, et qu'il réprouvait. Un jour, après avoir fait l'amour, elle s'était collée à lui, le dos tourné et avait demandé s'il avait encore envie ... Cela ne le choqua pas, il la savait fantasque, mais se montra ferme.
—Je n'apprécie pas. Pour moi cela consiste à dégrader l'autre, et je ne pourrais plus me regarder en face. Je respecte trop l'être humain pour faire cela, et j'aimerais que tu n'y pense plus pour l'avenir. Elle lui dit encore une fois qu'elle n'était pas jalouse, et qu'elle attendait la même chose en retour. Il répondit qu'il n'avait pas l'intention de sombrer dans la déchéance.
Elle ne répondit rien, et se tourna. Elle était gênée et il s'aperçut que son visage avait rougi légèrement.
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Denis fut très occupé professionnellement au cours de la semaine suivante, et elle ne lui téléphona pas non plus. Mais le vendredi, il décida d'aller au centre. Il chercha Emi au passage. Arrivés sur place, il n'y avait que Joëlle. Elle s'étonna de les voir tous les deux et leur apprit qu'il n'y avait pas de répétition ce jour-là.
—D'ailleurs, dit-elle, Irisa m'a appelé tout à l'heure pour me dire qu'elle ne venait pas ce soir. Elle est avec Alain et Hubert, et je crois qu'ils sont allés dîner ensemble. Elle et ses copains! Comme nous ne sommes pas assez, j'ai prévenu les autres et nous avons annulé pour ce soir. Et si je ne t'ai pas appelée, Emi, c'est parce que j'ai besoin de toi. Je veux profiter de cette soirée pour finir de régler les éclairages en vue du spectacle. Je voulais être certaine que tout est pour le mieux.
Denis les aida du mieux qu'il put, il expliqua notamment à Emi certaines possibilités supplémentaires du nouveau système. Vers vingt-deux heures, ils avaient terminé. Il leur proposa, pour terminer la soirée, d'aller prendre un café, et Emi suggéra le restaurant où elle était allée en compagnie de sa sœur et Denis. Il était persuadé qu'elles voulaient lui parler d'Irisa. Ce fut Emi qui entama la discussion.
—Tout va bien, pour toi ? Avec ma sœur, je veux dire.
—Bien sûr, elle ne s'en rend pas compte, mais je l'observe souvent. Elle me donne l'impression de croire qu'elle peut faire ce qu'elle veut avec moi. Mais je ne suis pas dupe. Elle compte, pour moi, bien entendu. Je ne sais pas pourquoi, mais elle m'attire et sait s'y prendre pour attiser mon désir. Mais je ne pense pas qu'elle puisse me faire souffrir vraiment. Avec ce que j'ai déjà vécu, surtout avec la perte de mes parents, je suis vacciné. Je suis plus dur et moins naïf qu'elle ne le croit.
Joëlle lui dit qu'il pouvait parler franchement, mais aussi qu'Emi et elle désapprouvaient depuis longtemps le comportement d'Irisa, avant même qu'elle ne connut Denis. Emi lui posa la question qui lui brûlait les lèvres.
—Tu penses qu'elle est fidèle ? Je te promets que Joëlle et moi ne lui parlerons pas de cette discussion. Denis savait qu'il pouvait leur faire confiance.
—Non, elle s'est déjà trahie, mais elle ne peut pas savoir que je le sais. J'ai tout compris lorsqu'elle a parlé de son escapade. Emi essaya de se remémorer les circonstances. Elle réfléchit un instant et se souvint de la discussion avec ses parents.
—Mais … Elle a parlé en espagnol !
—Langue que je connais et pratique parfaitement depuis mon enfance, répondit Denis, en la regardant profondément dans les yeux tout en riant. Après l’avoir traité de gredin, elle lui promit que personne n'en saurait rien. Joëlle lui fit la même promesse et il savait qu'il pouvait se fier à elles.
A partir de ce jour-là, Emi parla un peu plus souvent espagnol, quand ils étaient tous chez Ramon.

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3. TRAHISON ET RUPTURE
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Le mois de juillet approchait, et Denis loua un camping-car pour les congés. Le véhicule comprenait également deux vélos tout terrain. Il avait opté pour cette solution, qui présentait l'avantage de la mobilité, plutôt que l'achat d'une tente, ainsi que l'avait préconisé Irisa.
Il avait également revendu sa maison. Ce fut Pierre, l'ami de feu son père, qui l'acheta. En vue de sa retraite, avait-il précisé, et ils avaient convenu que Denis continuerait à l'occuper, tant qu'il n'aurait pas déménagé. Mais il n'avait pas jugé utile d'informer Irisa de cette nouvelle situation. Il avait prévu d'acheter un appartement neuf, bien plus pratique dans un quartier résidentiel au retour des vacances ... Et il savait déjà qu'elle n'y mettrait jamais les pieds.
En ce qui la concernait, il avait définitivement décidé de la laisser s'enfoncer dans ses mensonges et ses compromissions, et de ne prendre que du bon temps avec elle. Je saurai mettre les choses au point avec elle au meilleur moment, avait-il décidé.
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Lorsqu'ils étaient ensemble chez Denis, c'est lui qui préparait généralement les repas. Elle l'aidait parfois, sans qu'il n'ait à le demander. Mais la veille du départ, pour la première fois, elle se montra exigeante. Elle voulait diner au restaurant. Denis n'avait pas prévu cela, il voulait se coucher tôt pour prendre la route de bonne heure le lendemain. Elle insista, mais il ne céda pas. Elle commença par bouder. Elle dîna à peine, écouta un peu de musique et se coucha. Ils se réconcilièrent durant la nuit.
Le lendemain, tout paraissait oublié. Elle ne parla plus de la veille. Il faisait beau et la journée se présentait sous les meilleurs auspices. Ils partirent vers huit heures en direction de l'Auvergne. La route fut agréable, et ils arrivèrent au terrain de camping où Denis avait réservé un emplacement en fin d'après-midi. C'était à proximité du village natal d'Irisa, au bord d'un lac. L'endroit était très agréable, et le terrain de camping disposait d'une bonne infrastructure.
Pendant qu'il commença à préparer un barbecue, elle prit un vélo pour faire le tour du camping et aller voir au village, pour trouver une épicerie. Elle revint deux heures plus tard, sans avoir rien acheté. Il lui demanda si elle n'avait rien trouvé, elle répondit qu'elle était partie sans argent, et demanda à Denis de la dépanner. Il savait pertinemment qu'elle mentait. Un mensonge de plus. Mais il joua le jeu une fois encore. Tout vient à point à qui sait attendre, pensait-il.
Le lendemain matin, elle voulut se baigner et cela lui prit une nouvelle fois deux heures. En revenant, elle dit à Denis qu'elle avait rencontré des Espagnols, qui étaient aussi sur le camping. Francisco, et Guillermo, ainsi que leur jeune sœur, Cecilia. Elle raconta qu'elle avait sympathisé avec eux, en entendant parler sa langue près d'une grande tente. Elle avait prévu de leur offrir l'apéritif. Ils se retrouvèrent tous les cinq vers midi. Denis avait monté l'auvent et préparé une table. Il s'amusa à écouter ce qu'ils disaient en espagnol, sans donner l'air de comprendre. Seul l'ainé, Francisco, parlait un peu français. Irisa, quant à elle, parlait ouvertement de Denis, disant qu'il n'était pas jaloux, qu'elle pourrait les revoir sans lui, et qu'elle trouverait bien un prétexte.
—Tu n'as qu'à lui dire que tu veux te renseigner pour une banque, lui dit Guillermo, et on pourrait se retrouver au fond du camping, dans le bosquet où il n'y a jamais personne ! Elle approuva, en proposant d'y aller en fin d'après-midi. Elle raconta plus tard à Denis qu'ils lui avaient demandé de l'accompagner à la poste, pour servir de traductrice afin d’effectuer un virement d'argent. Sans aucune gêne, elle demanda à Denis de surveiller la petite sœur.
—Tu sais, elle a plus de dix-sept ans, et nous autres espagnoles sommes des filles précoces. Je pense qu'elle ne dirait pas non si tu avais envie de l'initier au plaisir. Tu sais que je ne suis pas jalouse, et c'est les vacances. Profites-en, si tu veux, ils repartent demain.
—Fais-moi confiance, chaque chose en son temps, répondit Denis. Elle se montra une fois de plus aguichante, l'embrassa, lui souhaita bon après-midi, finit par lui dire de bien s'amuser avec la pucelle, et qu'elle pensait qu'il n'avait jamais connu de vierge. Elle s'en alla ensuite, il attendit un peu et se rendit chez Cecilia. La gamine avait l'air apeurée, mais il s'efforça de la rassurer et lui demanda le numéro de téléphone de ses parents, qu'il s'empressa d'appeler, et leur expliqua rapidement la situation. Il prit ensuite contact avec le directeur du camping, en lui demandant de prendre des mesures, en insistant sur la responsabilité de celui-ci dans le cadre de l'incitation de mineurs à la débauche. La fratrie quitta le camping ce même soir.
Irisa venait de revenir au camping-car, la nuit arrivait. Elle avait les traits tirés et il lui en fit la remarque. Elle prétendit que le retour avait été difficile. Il n'insista pas. J'espère qu'ils sont satisfaits de tes services, rajouta-t-il malgré tout. Une nouvelle fois, elle ne répondit pas.
—Dis-moi, crois-tu vraiment que j'aurais pu faire ce que tu m'as demandé ? Elle trouva une excuse en prétextant qu'elle voulait savoir s'il était fidèle. Il fit semblant de la rassurer en disant qu'elle n'avait pas de soucis à se faire.
—Il n'y a que toi qui m'intéresse, dit-il, pensant que cela ne durerait probablement plus très longtemps. Elle se rendit compte qu'elle était allée trop loin, et pour la première fois depuis qu'ils se connaissaient, elle lui tourna le dos pour dormir.
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Le séjour en Auvergne se terminait et Irisa avait retrouvé un comportement plus correct avec Denis. Il n'était même pas déçu, tant il connaissait maintenant ses frasques. Juste un peu amer, mais il avait passé de bons moments, surtout ces trois derniers jours. Elle avait même accepté de faire du sport avec lui, le matin. Il avait également beaucoup réfléchi à leur relation. Il ne lui avait rien promis, et elle non plus. Sur le chemin du retour, il évoqua leur situation.
—Pour la maison, j'ai trouvé un acquéreur, il s'est engagé fermement, mais seulement pour le début de l'année prochaine. Nous finaliserons en janvier. D'ici là, j'ai décidé de continuer à y vivre. En ce qui te concerne, comme le loyer de l'appartement est payé d'avance jusqu'à cette date, tu peux déjà t'y installer, et l'aménager selon tes goûts. Je verrai en temps utile pour le reste. Et considère que tu seras chez toi. L'agence t'enverra bientôt un contrat de location, et tu n'auras qu'à le retourner après l’avoir signé.
Elle fut vraiment surprise, car elle ne s'attendait pas à cela. Je commence à toucher au but, pensa-t-elle, en le remerciant d'un « Merci chéri » qu'elle se força à prononcer.
Au retour, Denis lui donna les clés, et la déposa avec ses affaires devant l'appartement avant de rentrer chez lui. Cet appartement, qu'elle crut toujours louer, appartenait en réalité à Denis. Son père l'avait acheté, quelques années auparavant, pour effectuer un placement, et il en avait hérité.
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La rentrée approchait, il savait qu'il aurait à former de nouveaux apprentis et que cela lui prendrait du temps, même en dehors des heures régulières. Il savait aussi qu'il ne la verrait plus autant, mais cela ne le dérangeait pas. D'autant plus que Pierre l'avait appelé, peu avant le départ, pour lui confier la conception d'un programme d'un nouveau genre, et qui prendrait beaucoup de temps.
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Les mois avant Noël passèrent rapidement, et ils se voyaient parfois tous ensemble chez Ramon. Malgré cela, Irisa et Denis s'éloignaient de plus en plus l'un de l'autre, tout en se retrouvant parfois dans l'appartement. Elle, toujours avec les mêmes envies, et lui toujours avec les mêmes refus.
Un jour, devant un café alors qu'il était seul avec Ramon et son épouse, celui-ci lui demanda s'il avait envisagé un avenir commun avec sa fille.
—A vrai dire, j'y avais songé, mais ce n'est plus d'actualité. Plus je la connais, et moins j'en ai envie. J'avais effleuré quelques temps l'espoir qu'elle devienne la femme de ma vie, mais ce ne sera pas le cas. Elle est beaucoup trop dissolue à mon goût.
—Je m'en doutais un peu. Et je te comprends. Elle est ma fille, mais elle me déçoit beaucoup. J'ai honte pour elle. Est-ce que je dois la punir ?
—Cela ne servira à rien, Ramon. Elle est seule responsable de la situation dans laquelle elle se trouve, et tant qu'elle s'y complaira, personne ne pourra l'aider. Et je ne crois pas qu'une punition corporelle change grand-chose à cela.
—Tu as peut-être raison. Denis exposa ensuite à Ramon son idée. Il avait pensé à tous les inviter pour fêter le réveillon ensemble, et profiter de cette occasion pour mettre les choses au point. Sans drame.
—Et je me sentirai malgré tout un peu en famille. Ramon lui donna son accord, et il répondit qu'il allait s'en occuper et le tiendrait informé.
Deux semaines avant Noël, Joëlle appela Denis, pour lui demander ce qu'il faisait le vingt-quatre décembre. Elle était seule, disait-elle, ses parents étant partis aux sports d'hiver, et elle avait envie de réveillonner avec lui et Emi. Cela ne le surprit pas qu'elle ne veuille pas inviter Irisa. Elle en avait déjà discuté avec Emi, qui lui avait donné son accord. Il accepta avec plaisir, et pensa aux Noëls d'antan, en famille. C'était la première fois depuis la disparition de ses parents qu'il ne serait pas seul ce jour-là.
Elle était également une maitresse de maison accomplie, et avait mis les petits plats dans les grands pour cette occasion. Le dîner fut digne des prestations d'un grand chef.
Après le repas était venu l'instant traditionnel de l'échange des cadeaux. Emi lui offrit une médaille porte-bonheur, et Joëlle une cravate. Elles s'offrirent mutuellement des boites de chocolat, et Denis fit présent à Joëlle de l'ouvrage de Stanislawski, ma vie d'acteur, accompagné de quelques traductions personnelles de certains des textes de la troupe, mais bien meilleures que les traductions des ouvrages de librairie à bas coût et pour Emi une édition originale du romancéro gitan de Lorca, qu'il avait trouvé dans une librairie de Madrid, près de la Puerta del Sol.
Aux alentours de minuit, ils étaient à la paroisse pour la célébration de la messe de Noël. Une cérémonie, simple, sans grandiloquence, mais très chaleureuse. Tout ce qu'il faut pour redonner l'espoir aux âmes en peine, pensait Denis.
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Pour le réveillon, il avait retenu une table au restaurant où son patron lui demandait parfois d'accompagner les clients les moins importants. Une soirée cabaret était prévue. Irisa l'avait appelé pour lui dire qu'elle les rejoindrait par ses propres moyens. Ramon et son épouse étaient prêts lorsqu'il se présenta chez eux, de même qu'Emi. Il leur relata l'appel de l'après-midi et partirent. Arrivés sur place, ils attendirent en vain et se résignèrent à commencer à diner sans elle.
La soirée fut néanmoins réussie. Mais Ramon était fâché. Il dit à deux reprises qu'elle se moquait d'eux et reniait sa famille, mais Denis réussit à le calmer, et l'ambiance aidant, il n'en fut bientôt plus question. Elle appela vers vingt-trois heures pour dire que, finalement, elle avait décidé de fêter le nouvel an de son coté, et qu'elle n'avait pas de comptes à leur rendre, sans un mot de plus.
A minuit, ils se firent tous la bise. La fête battait son plein. Ambiance cotillons et champagne. L'orchestre enchaina avec une série de morceaux de musiques plus suaves, et Denis invita Emi à danser.
Le slow qu'ils dansaient en rappela un autre à Denis, lorsqu'il y croyait encore ... il demanda à sa cavalière si elle ne connaissait personne, il ne l'avait jamais vu avec un garçon. Elle lui répondit que le seul qu'elle aurait souhaité avoir comme compagnon était avec une autre, et que son tout premier petit ami l'avait lâchement abandonné. Denis eut un peu de peine pour elle. Il voulut se montrer gentil, et rajouta qu'elle rencontrerait un jour quelqu'un qui l'aime. Elle se serra un peu plus contre lui.
Ils profitèrent encore un peu de la musique, parlèrent de choses et d'autres, et vers deux heures du matin, les premiers signes de fatigue étant apparus, il proposa de les ramener tous les trois chez eux.
Sur le chemin du retour, il passa près de l'appartement où vivait Irisa. Ici aussi, la fête battait son plein, et la musique hurlait à tue-tête, toutes les fenêtres étaient ouvertes. Deux ombres étaient enlacées sur le balcon.
Il travailla sur le programme que Pierre lui avait demandé tout l'après-midi du lendemain. C'était un programme très différent de ceux qu'il avait développés jusqu'à ce jour et il devait user de toutes ses ressources lorsqu'il programmait. Il l'appela pour lui présenter ses vœux, et celui-ci s'enquit de l'avancement des travaux.
—Tu auras remarqué que ce travail est très différent de ce que je t'ai demandé jusqu'à présent. En fait il s'agit d'une application plus pointue, destinée à être embarquée. Tu ne dois pas en parler, et j'espère que tu as pris les précautions habituelles.
—Tout est en ordre, et avec la routine de cryptage que j'ai incorporée, il faudrait beaucoup de temps pour qu'il révèle sa vraie nature, s'il devait tomber entre de mauvaises mains. De plus, il dort dans le coffre lorsque je ne travaille pas dessus. En effet, son père avait fait installer un coffre-fort de haute sécurité dans la cave, dissimulé derrière une étagère, au moment de l'édification de sa maison. Seuls Denis et Pierre en connaissaient l'existence et la combinaison.
—Le programme sera terminé dans quelques semaines. Denis avait prévu de profiter d'un déplacement professionnel à la capitale pour lui remettre en mains propres, ainsi qu'il l'expliqua à Pierre. Celui-ci se montra très satisfait.
—Je te ferai chercher à l'arrivée, A bientôt.
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Irisa appela Denis deux jours plus tard. Elle lui souhaita une bonne année. Elle se fit enjôleuse et lui demanda s'il avait vendu la maison. Il raconta que tout serait réglé en fin de mois, car il n'avait pas pu obtenir de rendez-vous chez le notaire. Cela lui suffit comme explication et elle demanda s'ils se verraient bientôt.
—Je voulais t'en parler, répondit-il. Joëlle m'a appelé pour me dire qu'elle organisait une assemblée générale de la troupe vendredi. Si tu veux, nous pourrons nous y retrouver, et aller dîner ensuite. Et passer un bon moment si tu en as envie. Il n'hésitait plus à jouer avec elle ce même jeu qu'elle jouait avec lui.
—Pourquoi pas. Disons après vingt heures, au centre ?
—Cela me convient. A vendredi.
Elle n'arriva que vers vingt et une heure, en annonçant qu'elle quittait la troupe. Joëlle avait commencé la réunion sans l'attendre, et ne s'en offusqua pas.
—Cela vaut mieux pour tout le monde, mais tu peux assister quand même à titre exceptionnel, puisque tu as fait l'effort de participer jusqu'à présent, lui répondit-elle.

Elle avait fait le bilan de la saison écoulée, et présenta le nouveau projet. Une pièce intitulée « Noces de sang ». Bien évidemment de Lorca, qu'elle appréciait de plus en plus, mais dont Emi lui avait soufflé l'idée, arguant que cela était bien en phase avec l'esprit qui régnait dans la troupe.
La réunion était terminée, et Denis demanda à Irisa où elle voulait aller.
—J'aimerais un bon repas, et ensuite, pour une fois, que tu viennes chez moi.
—Cela n'ira pas. Je viens de me souvenir que j'avais un travail important à terminer pour demain.
—Je ne te plais plus ?
—Bien sûr que si, et tu le sais, mais ce soir, je serais un piètre amant.
Elle dit que cela ne faisait rien, et qu'en fin de compte, cela lui ferait aussi du bien de se reposer. Elle demanda à Hubert s'il voulait la raccompagner, mais celui-ci répondit qu'il voulait d'abord demander quelque chose en particulier à Denis.
Ils étaient seuls dans le bureau à côté de la grande salle. Hubert avait l'air gêné, et se décida à parler.
—Je ne voudrais pas que tu m'en veuilles. Je dois aborder un sujet intime avec toi. Denis s'était imaginé qu'il voulait lui emprunter de l'argent, mais ce n'était pas le cas, et Hubert lui demanda s'il était en bonne santé.
—Enfin, intimement, je veux dire. Tu n'as pas peur d'avoir contracté une maladie … Comment dire … euh ... Vénérienne ? Denis avait parfaitement compris de quoi il s'agissait, et répondit à la question d'Hubert par une autre question.
—Je ne crois pas, en ce qui me concerne. Tu sais, je vois régulièrement le médecin, pour le sport, et il n'a rien détecté. Mais ces choses-là arrivent quand on ne fait pas attention avec les prostituées. Tu en fréquentes une ?
—Non … Enfin … Si, et j'ai quelques soucis. Denis le rassura en lui disant que la médecine disposait de bons remèdes. Hubert, qui rougissait maintenant avoua alors à Denis qu'il avait reconnu sa voiture, le soir du nouvel an, et qu'il craignait que Denis ne veuille s'en prendre à lui. Celui-ci le regarda fixement et lui répondit que les judokas savent se maîtriser.
—Tu dois l'oublier. C'est le meilleur conseil que je puisse te donner. En ce qui me concerne, je me suis fait une opinion depuis longtemps.
—Je te demande pardon, dit Hubert d'une voix faible.
En revenant dans la grande salle, Irisa leur demanda de quoi ils avaient parlé. Denis expliqua qu'Hubert avait voulu faire un emprunt, mais qu'ils avaient trouvé une autre solution. Avec un clin d'œil à Hubert. Elle redemanda à Hubert s'il voulait la raccompagner, mais celui-ci refusa tout net.
—Je te déteste, dit-elle en tournant les talons, avant de partir. Emi et Denis se regardaient. Ils s'étaient compris sans dire un mot.
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En ce lundi, Denis avait réfléchi à ce qu'Hubert lui avait raconté. Il savait que tôt ou tard l'orage éclaterait. Autant percer l'abcès le plus vite possible, pour ne plus avoir à y penser. Il appela donc Irisa, et il avait trouvé un prétexte auquel elle ne résisterait probablement pas. Il avait imaginé lui raconter qu'il voulait lui faire un chèque pour le loyer de l'appartement, et lui proposa de venir chez lui le samedi suivant.
C'est grâce à Patrick que le subterfuge de la location avait pu fonctionner. Le père de Patrick était responsable d'une agence immobilière, et un contrat de location fictif avait été établi au nom d'Irisa.
En milieu de semaine, sa journée habituelle de courses, il se rendit à son supermarché.
Il y passa plus d'une heure, et en sortant, il croisa Emi qui venait faire ses emplettes. C'était la première fois qu'il la voyait ici.
—Salut ma belle, lui dit-il affectueusement en lui faisant un bisou. C'est étonnant de te voir ici. Tu viens souvent ?
Elle lui répondit que c'était la première fois, mais qu'elle s'était décidée à louer un studio, et que ce supermarché était le plus près de son nouveau domicile. Il l'accompagna et proposa ensuite de la ramener. Elle accepta avec joie, d'autant plus qu'elle voulait lui dire quelque chose d'important concernant sa sœur.
—Mais pas ici. Quand tu seras chez moi. C'est aussi quelque chose que je dois te montrer.
Arrivé chez Emi, il se rendit compte qu'elle était bien installée dans son nouveau studio. Elle prépara un café avant de présenter une étrange demande à Denis. Elle lui demanda de fermer les yeux et de se concentrer sur ses autres sens. Il ne remarqua d'abord rien, puis crut ressentir une présence familière. Emi avait pris un petit flacon sur le plan de travail, que Denis n'avait pas remarqué, et l'avait ouvert en le posant devant lui.
—Elle est là ? demanda-t-il.
—Ouvre les yeux. Je suis sure que tu vas comprendre. Il aperçut le flacon et demanda de quoi il s'agissait.
—Dans ce flacon, il y a des phéromones. Mais c'est un produit de synthèse, beaucoup plus concentré et beaucoup plus actif. C'est utilisé par certaines femmes pour attirer les hommes et les exciter. Tu as ressenti sa présence quand je l'ai ouvert, et tu as probablement été attiré. Denis ignorait complètement qu'un tel produit pouvait exister.
—Eh bien, je comprends beaucoup de choses, maintenant. Tu pourras dire que tu m'as ouvert les yeux, dit-il encore, en riant de bon cœur.
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Il avait pris sa décision et elle était irrévocable. Le samedi suivant il mettrait un terme à cette relation qui n'avait plus d'intérêt pour lui. Et il saurait trouver les mots qu'il fallait en fonction de la situation. Cela ne lui en avait même rien coûté car il savait désormais ce qu'elle valait. Il la plaignait plus qu'autre chose, et n'éprouvait plus rien pour elle, si ce n'était la curiosité de l'observer avec le regard que porte un ethnologue sur une espèce en voie de disparition. Une dernière preuve, qu'il n'allait pas tarder à découvrir, l'attendait.
Le reste de la semaine se déroula correctement. Denis continuait à s'entraîner en vue de son prochain passage de grade de deuxième dan. Le vendredi fut relativement calme chez Arts-Graphiques. Le calme qui annonce la tempête.
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Il s'était réveillé plus tôt que d'habitude ce samedi, et en profita pour programmer un peu, avant de repenser à toute cette histoire, qui appartenait déjà au passé pour lui. Mais il avait eu, dès le départ, le pressentiment que cela ne durerait pas. Il y manquait le plus important, un amour réciproque et partagé. Il n'avait simplement pas encore rencontré la bonne personne.
Il lui avait demandé de venir vers quinze heures, et la sonnette tinta précisément à cette heure. La première fois qu'elle était ponctuelle. Il se rappela qu'elle l'avait fait attendre, une fois, près d'une heure et n'avait pas trouvé d'autre excuse que de dire qu'il pleuvait trop dans son quartier avant qu'elle ne sorte. Un autre mensonge.
Elle ne se rendit pas compte que c'était maintenant lui qui jouait avec elle. Simulant l'affection, il l'embrassa, se fit câlin, et lui dit qu'elle lui avait beaucoup manqué.
Elle rétorqua qu'elle avait beaucoup de travail depuis quelques semaines et que l'on ne fait pas toujours ce que l'on veut, à quoi il répondit que l'on n’obtient pas toujours ce que l'on espère.
Il attendait qu'elle demande. Cela ne dura pas longtemps et elle lui demanda s'il avait préparé « Son» chèque.
—Oui, mais tu sais, ce ne sera pas le seul. Il y en aura d'autres, tant que tu seras gentille avec moi. Mais ça me gêne parfois, j'ai l'impression de t'entretenir ou encore de devoir te payer pour obtenir des faveurs. Elle s'en amusa.
—Ne pense pas à cela. Pense simplement à tous les bons moments que nous allons encore passer ensemble. Et aujourd'hui, je souhaiterais te faire particulièrement plaisir, si tu comprends ce que je veux te dire. Elle s'isola un instant dans la salle de bains, et Denis en profita pour jeter un coup d'œil dans son sac, qu'elle avait laissée sur le canapé. C'était la première fois qu'il agissait ainsi, mais il ne pouvait plus la respecter.
Son sac contenait, entre autres choses, trois boites de préservatifs, de tailles différentes. Cela ne l'étonna même pas. Il était définitivement fixé. Il était dans la chambre, lorsqu'elle le rejoignit.
Elle enleva d'abord son pull-over.
Elle s'était déshabillée et couché à plat ventre sur le lit, et lui parla vicieusement
—Tu n'as pas envie d'essayer autre chose ? C'est la dernière fois que je te le demande. Si tu savais comme j'en ai envie ! Denis fut choqué. Il n'aurait jamais imaginé qu'il puisse l'entendre parler ainsi.
—Non, tu sais ce que j'en pense.
—Tant pis pour toi, alors. De toute façon, ce n'est pas grave, ce que tu ne veux pas me donner, je vais le chercher chez les autres. Les hommes, les vrais. Et autant que tu le saches, depuis que nous nous connaissons, tu n'as pas été le seul. J'ai eu neuf amants en plus de toi, parfois même plusieurs en même temps. Et il y a même Robert, ton collègue de travail. Tu ne me crois pas ? Regarde-moi bien. Je reviens juste de chez lui. Il l'observa mieux, et se rendit compte qu'elle était couverte de traces. Elle croyait à tort que cela exciterait Denis.
Une colère froide s'empara de lui. Il la saisit par les cheveux et la fit s'agenouiller devant lui. Elle crut à un jeu et ouvrit sensuellement la bouche, tandis que ses mains s'approchaient de la ceinture de Denis. Le peu d'intérêt qu'il éprouvait encore pour elle fut balayé par l'écœurement et le dégoût. Il la gifla violemment. Aller-retour.
—Tu ne fais plus partie de ma vie. A partir de maintenant, je ne veux plus te voir. Je sais depuis le premier jour comme tu es ! Et te traiter de putain serait une insulte pour ces pauvres filles qui n'ont pas d'autre moyen de subsistance. Il lui avait parlé en espagnol, elle était cramoisie, et il rajouta qu'elle pouvait conserver l'appartement en location avec tout ce qu'il contenait parce que tout cela ne représentait absolument plus rien pour lui.
—Tu es la honte de ta famille. Sois heureuse que ton père ne t'ait pas fouetté à nouvel-an. Ramasse tes fringues et disparais ! lui dit-il avant de la chasser.
**********
Il avait enfin découvert son vrai visage. Rongé par la haine et le vice. Il savait désormais comment terminer le portrait … Il le jeta plus tard aux ordures.
Denis se souvint brusquement. Juan lui en avait parlé quand il était enfant.
« Irisa amarilla », la fleur jaune et vénéneuse qui pousse dans les marais.
Et qui vit le temps d'un dessin !
**********










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MessageSujet: Re: Alegranza, tome deux, chapitre trois (2. Le piano d'Esther)   Mer 26 Sep - 13:31

Alors, je commente au fur et à mesure de ma lecture, car si je lis les cinq chapitres d’un seul coup, 16 pages, j’aurai certainement le temps d’oublier certaines choses.

Chapitre un
Déjà, les choses vont très vite. L’histoire de Denis est résumée en une page, Pierre, Denis, Patrick, Juan. Je ne sais pas si on les reverra tous donc clairement, pour le moment, je vais retenir Patrick simplement.
En une page, on arrive à la journée à Art-Graphique, l’invitation, la description du repas, l’arrivée à la soirée, l’introduction d’Irisa et la connaissance. D’un côté je trouve ça bien car on a pas l’air de s’encombrer de fioritures. D’un autre côté, savoir tout de suite la vie de Denis depuis sa naissance et ce qu’il a mangé, était-ce vraiment utile. Je ne sais pas. C’est très personnel et mon avis ne vaut pas grand-chose sur un livre déjà édité je pense, mais commeon est là pour… et bien pour donner son avis, je continue. Je pense que j’aurai retiré le début et commencé par la soirée, ou le repas, et ce détail sur la pizzeria aurait permis d’introduire l’invitation au bar, et parler déjà d’Irisa. Bon, je continue. C’est bien écrit =)

Citation :
— Je sais qui tu es, l'interrompit-elle. Patrick m'a parlé de toi. Moi, c'est Irisa, mais je préfère Risa, ou Iris. Il m'a dit que tu es seul! Je crois que ce n'est pas bon de rester seul, si tu veux, nous pourrions nous voir. Elle n'a pas froid aux yeux pensa Denis.
— Et si nous dansions ? Ils dansèrent un peu
Ici, il y a un détail qui me gêne, c’est le passage du dialogue à la narration sans séparation visible. Je suppose que ça va se répéter (EDIT : ah ben oui, ça se répète un peu partout) donc si c’est le cas, je n’en reparlerai pas, sinon j’ai pas fini ^^
Le second tiret de ma citation exprime encore l’idée dite plus haut : ça va vite, mais ptet un peu trop. Il y a un côté « je te décris vite fait » qui me gêne. Si je trouve mieux les mots plus tard, j’en reparlerai.

Citation :
— Denis, voici Emilie, ma sœur. Emi, c'est Denis. Tu sais, Patrick nous a parlé de lui. Elle continua en espagnol, ignorant que Denis connaissait cette langue.
—J'ai réussi à mettre la main dessus.
Petit souci : Irisa parle au premier tiret, et ensuite c’est… à nouveau Irisa ?

Citation :
Denis ne répondit rien, il voulait savoir à quel jeu Irisa se livrait. Je disais à Emi que j'étais heureuse d'avoir fait ta connaissance, reprit-elle, en français. . Denis perçut un léger voile dans les yeux d'Emilie
Ici c’est l’inverse. Tu fais la narration (de Denis) et enchaine sans séparation visible avec un dialogue (de Irisa, cette fois), pour finalement revenir à la narration centrée sur Denis. On a du mal à s’y retrouver et j’ai cru que c’était Denis qui parlait au début. Donc ça, pour moi en tout cas, c’est très très gênant, on ne sait jamais clairement si on est dans le dialogue ou la narration et, chez moi en tout cas, la lecture en est faussée. Je ne peux pas rester dans la scène que j’imagine car je ne sais pas, quand je vois un tiret de dialogue, s’il ne s’agit que d’un dialogue ou d’une prise de parole + narration. Inversement maintenant, je n esais pas, en voyant une narration, s’il s’agira de ça ou d’une narration+dialogue.

Je vais finir le chapitre un de la même manière, c’est-à-dire avec de nombreuses annotations, mais ensuite je lirai simplement, sauf gros souci, et te donnerai simplement mes impressions.

Citation :
— Tu as vu sa voiture ? Cela doit valoir cher, une telle voiture, et elle s'empressa de rajouter à l'intention de Denis, mais en français
—Je disais à ma sœur que tu avais une belle voiture! Denis ne disait rien. Quelle garce, pensait-il.
Alors, plusieurs choses ici.
Le « cela », selon moi, dans une prise de parole d’une sœur à une autre, c’est étrange. Ca fait très « langage écrit » alors qu’on imagine plutôt qu’elle dirait « ça doit valoir cher ». Un simple détail, donc ^^
Il y a 2 tirets à la suite, mais une seule personne qui parle.
Irisa parle, puis narration qui s’enchaine dans la même phrase, et sans ponctuation, après « français » elle s’adresse à Denis, et sur la même ligne ça enchaîne sur la pensée de Denis.
Pour moi en tout cas, tout est mélangé ici.

Fin du chapitre 1.
Un détail que je rajoute.
Tu utilises le « ******** » pour séparer les scènes et je trouve ça bien. Ce sont des scènes courtes et tu évites ainsi les lourdeurs qu’on connait au genre romance. Mais tu l’utilises une fois entre le dialogue Patrick-Denis et le moment où ils vont vers les filles. Pourtant, ces deux moments semblent s’enchainer et ne sont qu’une seule et même scène. Donc les ************ sont inutiles, selon moi, ici.


Alors, le tout coule bien, c’est pas lent, c’est pas lourd. J’ai même envie de lire la suite pour voir un peu de quoi ça parle. On a un personnage principal, une rencontre… ok.
D’un autre côté, c’est difficile de se faire les scènes dans sa tête. On ne peut pas s’immerger et le narratif remplace, à mon goût, trop souvent le dialogue. Mais c’est un choisit hein, chacun son truc. Trop de petites descriptions. « Et si on dansait ? Et ils dansèrent » ou autres petits passages. Ca me semblait plusieurs fois trop expédié, disons.
Mais je maintiens que c’est malgré tout bien écrit. Cependant, les petits soucis font que je n’aurai pas tenté d’acheter le livre (soyons honnêtes, chacun son style ^^).

Je pense bien qu’on ne sera pas d’accord sur tous les points que j’ai soulevé mais voilà.
Pour la suite, je m’attacherais plus aux sentiments, aux impressions, l’histoire, à la fluidité…

J'espère que tu prendras ça bien, n'oublie pas que ce n'est que mon avis et je préfère être franc. J'attaque la suite aujourd'hui même.

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MessageSujet: Re: Alegranza, tome deux, chapitre trois (2. Le piano d'Esther)   Mer 26 Sep - 18:59

Merci Myrien,

Courage, plus que ... 24 chapitres ! Mais j'arrêterai au 17 qui termine la première partie ... Effectivement, les dialogues m'ont causé quelques soucis au début, mais il n'est pas trop tard, j'attends la deuxième épreuve, et je ne signerai le BAT que lorsque tout me conviendra.

Juste un truc sur le début ... les premiers mots sont aussi l'introduction à la partie Espagne du récit qui se déroule plus tard, et quelques mots dans cette langue reviennent çà et là.

Mais l'ISBN est attribué, et pour la petite histoire, c'est mon premier roman, je n'avais pas écrit auparavant.
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MessageSujet: Re: Alegranza, tome deux, chapitre trois (2. Le piano d'Esther)   

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